Le Vaudou et la danse

 

En voyant une affiche pour l’exposition sur le vaudou à la fondation Cartier, je me suis mis à penser qu’en réalité on néglige l’apport du vaudou à la danse. Quoi qu’à mon avis même si ce n’est pas évident aujourd’hui s’il y a danse elle est à l’origine votive. Elle est l’expression incorporée du culte rendu à une déité. C’est la déité en question qui, par la possession ou la louange qu’on lui adresse, guide les pas du danseur. Aujourd’hui la danse est une activité profane, la danse africaine telle qu’on l’enseigne à Paris, à mon avis, est une activité folklorique et commerciale.

Pour autant derrière le voile profane se cache des éléments sacrés. Par exemple si l’on s’accorde pour dire que Katherine Dunham est la marraine de la danse afro-américaine moderne, ainsi que son élève Alvin Ailey, il faut prendre en compte le fait qu’elle ait été initiée à la santeria et au vaudou et que forcément ses croyances ainsi que les instruments consacrés aux orishas qui accompagnaient ses spectacles, notamment les tambours de Frank ‘Machito’ Grillo, ont laissé une emprunte religieuse à sa danse, aux pas qu’elle a inventé et aux chorégraphies qu’elle a créé.

Il ne s’agit pas de retrouver des formes africaines dans la danse comme le fait David Lachapelle dans son film, Rize, mais de se rappeler que la danse est une invocation. Un appel aux génies du rythme afin qu’ils intercèdent auprès de telle ou telle déité.  En ce sens on peut voir le Hip-hop c’est-à-dire le break, le smurf et toutes les formes de danse qui en découlent comme une prière ou en tout cas une invocation à quelque chose.

Peut être une invocation aux dieux de la fortune pour nous permettre de survivre jusqu’au lendemain et pouvoir danser encore.

En ce sens il persiste un principe de connexion avec le divin dans la danse, l’invocation d’une force qui nous permettra de nous mouvoir de danse en danse et ainsi de créer notre propre monde en partant de cette discipline. Même dans la danse votive, plus qu’une invocation il s’agit d’une connexion avec un principe qui nous envahit et vient délivrer un message, un rappel de ce que fut la voix de nos devanciers tout autant qu’une invitation à se conformer à un plan ordonné.

Après tout qu’est ce que le vaudou si ce n’est une façon d’ordonner le monde dans ses aspects visibles et invisibles.

Le problème d’une danse comme le Hip-hop, j’en parle comme d’un style mais je sais bien qu’elle en contient de nombreux, n’est pas temps de savoir si elle est commerciale ou « authentique », mais plutôt de comprendre si elle est chargée de quelque chose ou creuse et superficielle. Le fait qu’elle soit chargée signifie que chaque pas, chaque phase, chaque figure contient une force délivrée par l’espoir d’atteindre un ailleurs social et métaphysique en usant de ce seul instrument, qu’est notre corps, qui reste à notre disposition pour y parvenir. Une danse creuse est une danse qui s’inspire de la première, recopie ses pas, ses phases, ses figures dans le seul souci d’exhibition, c’est-à-dire de reproduction mécanique de gestes ainsi vidés de leur force et de leur signification. Et c’est là la dynamique étrange qui se met en place entre la force et la platitude, le spontané et le commercial.

Un homme se lève, il en a marre de la situation dans laquelle il se trouve, sur le plan social, alors il se met à pratiquer une activité, une activité dans laquelle il s’investit et investit, consciemment ou non, sa volonté de changement, son invocation à des forces supra-sociales afin qu’elles le guident vers un ailleurs. Sa pratique est investie d’une telle force qu’elle fait des adeptes et bientôt eux aussi s’y investissent. Le renom et le succès ne tardent pas à se pointer et dans leurs bagages, un peu comme les petits chiens que les vieilles dames riches et fantasques emmènent dans tous leurs voyages, on voit le bout de la truffe du commerce émerger. De plus en plus de monde pratique mais à présent la plupart le font dans un but d’exhibition rémunératrice.

Ainsi en est t’il du vaudou que l’on pratiquait dans un souci de préservation et d’affermissement du quotidien, non pas ici une volonté de changement, et dont les objets se retrouvent exhibés dans diverses expositions.

Pourtant on ne peut pas dire qu’un tel processus soit définitif et invariable. Katherine Dunham a continué à faire ses chorégraphies sans se laisser dévoyer par le succès. Ce qui veut dire qu’au fond pour dépasser la dynamique à laquelle je faisais allusion plus haut, ce qui compte c’est la sincérité de l’investissement dans la pratique. La sincérité c’est la seule chose qui puisse nous relier à nous-mêmes, aux autres et à un au-delà, s’il en existe un. C’est la seule chose qui nous permet de transmettre des émotions durables et de partager sereinement une force, quelle qu’elle soit, qu’elle nous habite ou que l’on soit spectateur de son expression.

 

 

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