Qu’est-ce qu’une culture noire populaire ?

 

Dans les deux premières parties de cet article j’ai évoqué les différents problèmes que pouvaient poser la définition d’une culture noire en termes de production, d’appropriation et de commercialisation. Dans cette partie je continue à interroger les problèmes que posent une culture noire populaire, mais plus spécifiquement sur le plan politique.

Pourquoi une culture noire populaire est-elle problématique sur un plan politique ?

Une culture noire est problématique comme toute culture d’un groupe minoritaire au sein d’une société. Même si cette culture est nécessairement emprunte de certains canons culturels du groupe dominant, une culture minoritaire, ou d’un groupe dominé, demeure subversive.

Elle est subversive parce qu’elle contient l’expression de l’originalité ou de la singularité d’une vision du monde étrangère à la société dans laquelle elle s’exprime. Du fait d’être exprimée dans une société qui n’est pas originellement la sienne, cette culture est amoindrie ou en tout cas sa charge potentiellement subversive, mais jamais complètement réductible ou assimilable aux définitions dominantes des objets culturels, c’est-à-dire à une définition énoncée par le groupe dominant, de la société en question, de ce que doit être une culture.

Donc cette différence, cette qualité d’irréductibilité doit être modérée ou anéantie. Cette différence doit être pointée du doigt comme amorale, perverse, nuisible etc. afin d’être neutralisée. Cependant le processus pour violent qu’il soit n’est pas radical, il agit plutôt à la manière d’un filtre qui laisse passer les éléments les plus aisément maîtrisables, orientables ou déformables de la culture dominée et repousse les éléments les plus difficiles à transformer.

Ainsi se comprend, en partie, la subdivision du marché culturel (la partie commercialisée de la culture minoritaire ou dominée) en un marché autorisé et un autre qu’on qualifie d’underground.

Ainsi se comprennent aussi les processus de dissimulation du choix d’un artiste, qui sera mis en avant par les circuits de commercialisation, non pas en vertu de son talent comme justement les processus de dissimulation voudraient le faire croire, mais aussi et surtout en fonction de la conformité de son art avec la définition du groupe dominant de ce que doit être son art. un documentaire montrait le travail d’adaptation de la musique de Bob Marley qu’avait fait Chris Blackwell pour la rendre accessible à l’auditeur anglais lambda. C’est là où la culture rejoint l’idée de format que j’avais évoquée, en ce qui concerne la musique, dans un article disponible sur le blog.

Les stars des hits-parades, issus des minorités, répondent à un format prédéterminé, ce qui ne signifie pas que quelques uns, contre toute attente, ne puissent pas déborder le format.

Pour cacher cette conformation, plutôt cette sélection opérée en fonction de la conformité d’un produit, on élabore, à partir d’éléments qui peuvent être réels, des récits rendus ainsi plausibles même s’ils sont mensongers.

Par exemple on dit que l’artiste a émergé et est reconnu parce qu’il est un travailleur acharné. Tous les artistes amateurs ou professionnels (reconnus), s’ils ont une quelconque idée de tout ce que requiert la pratique d’un art sont des travailleurs acharnés.

Ou on dit encore que l’artiste par sa détermination extraordinaire a su s’imposer. Il vivait dans des conditions matérielles difficiles, il travaillait le jour pour payer son loyer et passaient ses nuits à travailler sa pratique artistique. Ce serait donc un phénomène extraordinaire, alors qu’en réalité des tas de musiciens ou d’autres artistes bossent le jour pour payer plus ou moins péniblement pour payer leur loyer et passent leurs nuits à travailler leur pratique artistique.

Ce qu’il faut comprendre c’est que la vente d’un produit magnifie les conditions de son élaboration. Si on dit pour vendre un artiste que des milliers d’autres gens font comme lui mais que ce qui a retenu l’attention c’est la conformité de son art avec la configuration du marché tout le monde comprendrait qu’une culture issue d’un groupe minoritaire ne peut en aucun cas être diffusée sans être filtrée. Pourquoi ?

Parce que, comme je l’ai dit, certains éléments de cette culture participent d’une vision du monde différente et donc d’un potentiel subversif. On peut prendre l’exemple de Kevin Donovan (Afrika Bambataa) qui s’est inspiré d’une réalité sociale différente de la réalité sociale étatsunienne, en l’occurrence celle des zoulous à l’époque de Shaka, pour sortir plusieurs milliers de Noirs de la place qui leur était dévolue, la rue et les bagarres, dans la société américaine et les amener par le biais de la Zulu Nation dans un autre endroit (une autre façon de se comporter et de réussir quelque chose dans la société américaine).

La représentation d’une culture, sa diffusion par des circuits commerciaux et sa valorisation motivée par des objectifs commerciaux, n’a pas grand-chose à voir, ou en tout cas moins que ce que l’on pourrait croire, avec son élaboration.

Qu’est-ce qu’une culture noire populaire ?

 

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