Je crois que c’est dans The Soul of a Man, l’un des épisodes de la série documentaire sur le Blues produite par Scorcese, réalisé par Wim Wenders, que le film commence par un type qui est sur la lune, ou quelque part dans l’espace, et qui entend une chanson de Blind Willie Johnson, un bluesman aveugle et marquant.

Si je devais aller sur la lune et que je ne pouvais n’y emmener qu’une chanson j’aurais bien du mal à la choisir parmi toutes celles qui m’ont fait vibrer. Je vais quand même supposer que je ne pourrais en emmener qu’une et alors je prendrais Superwoman de Stevie Wonder. Pour la danse je pense que le moonwalk serait tout à fait approprié, pour le reste je serais plutôt un whatnauts un cosmonaute de la funk qui aurait atterri dans un lieu bizarre.

Je crois que Wim Wenders, si je me rappelle bien du film, ça fait un moment que je l’ai vu, voulait dire que ce que peut transmettre un homme et sa guitare est intemporel quand il joue avec toute son âme. Quand la terre n’existera plus et que tous nos produits manufacturés, auxquels nous attachons tellement d’importance, seront éparpillés à travers la galaxie, peut-être qu’un petit veinard tombera sur un tourne-disque et  un vinyle de Blind Willie Johnson et qu’il se dira : « Merde ! Ça c’était quelque chose. Ça c’était du talent à l’état pur, comment ont-ils faits pour partir en couille alors qu’ils étaient capables de produire un truc aussi transcendant ! ».

Je dis qu’un bon morceau de Blues vaut largement un traité de métaphysique. Il exprime la pensée vertigineuse d’un homme arrivé au point où son âme mise à nue contemple la vérité et en rend compte sans le secours d’une abondance de mots.

Une abondance de maux livrés en une complainte de quelques notes fredonnées et/ou grattées sur six cordes.

Est-ce à dire que la vérité est dans la souffrance, qu’une âme en phase avec la vérité est une âme en peine ?

Bien sûr que non, la joie est un vecteur aussi puissant que la souffrance pour amener l’homme à saisir quelque chose qui relève de l’essentiel. La joie comme la souffrance peuvent mener à un au-delà de la contingence, un au-delà des expériences sensibles où l’union profonde de l’âme et de la nature mène au divin ou à son voisinage. Un moment où le corps et l’esprit fusionnent pour n’être qu’une vibration à l’unisson avec une autre émise par le cosmos qui nous fait instinctivement sentir ce qu’est la vérité, qui nous fait ressentir un essentiel intraduisible dans des concepts, des catégories ou n’importe quelle autre tentative d’intellection. Une expérience dans laquelle le sensible et l’intelligible ne sont pas disjoints.

Certains cherchent cette expérience par la drogue, d’autres par la méditation, d’autres encore par la réflexion poussée le plus avant possible. Un musicien peut y arriver simplement par sa pratique. Parce que l’art, et en particulier la musique, est le seul domaine que je connaisse dans lequel le sensible et l’intelligible ne font qu’un. Qu’il caresse des peaux, appuie sur des touches, pince des cordes actionne des pistons ou quoi que ce soit, s’il se laisse aller, s’il laisse l’instrument entrer dans son âme et son âme s’incarner dans l’instrument, le musicien aura certainement un moment, peut être une minute, une seconde ou un dixième de seconde, où il connaîtra pareille ataraxie. Un moment où un accord ou une frappe l’aura propulsé dans un ailleurs métaphysique et nous y emmènera à sa suite si on à la chance de l’écouter en live à cet instant.  Si ça lui est arrivé pendant un enregistrement on pourra entendre, à l’écoute du disque, qu’il y est allé et on se dira : « Merde ! Ça c’était quelque chose ! »

Je crois que l’histoire de ce musicien, c’est aussi l’histoire d’un danseur, d’un écrivain, d’un graffeur ou d’un cinéaste. L’histoire d’un mec qui a saisi un truc transcendant et qui essaye de le partager. L’histoire d’un mec qui essaye d’amener d’autres personnes à toucher du doigt la vérité qu’il pense avoir saisie.

C’est exactement ce qui m’intéresse dans la culture dite noire. C’est ce jaillissement des étoiles au détour d’une phrase, musicale ou littéraire, d’un pas de danse, d’une courbe ou d’une couleur. La vérité de l’homme et du monde se lisent aussi bien dans l’oppression que dans l’épanouissement et c’est bien ce qui fait peur. Savoir qu’il peut s’accomplir sous un joug terrible autant que dans une liberté effrénée me fait trembler parce qu’alors je me demande : qu’est ce qu’un homme ne serait pas capable de faire quand il a la tête tournée vers les étoiles ?

Après, je pleure et  je me demande pourquoi diable veut on empêcher les gens d’avoir la tête tournée vers les étoiles.

Keep your head to the sky chantait Earth, Wind and Fire. Malgré toutes les merdes qui te pleuvent sur le coin de la gueule garde ta tête tournée vers les étoiles, à mon avis c’est ce que disent toutes les bonnes chansons de Blues, de Jazz, de Soul, de Funk de R’n’B et de Rap. Elles ne le disent peut-être pas exactement dans ces termes mais dans le fond je crois que c’est leur vrai sujet. Je crois que c’est ce que disent les danses, des Nicolas brothers à Katherine Dunham, c’est ce que disent les poèmes de Langston Hughes à Countee Cullen, c’est ce que disent les romans de Richard Wright, d’Alice Walker et de Toni Morrison.

Garde la tête vers les étoiles, tu finiras par te rappeler que tu es une larme du soleil, ou en tout cas un fragment.

 

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