Count Bass D et Insight racontent leur projet “The Risk Takers”

Deux beatmakers/MCs underground réunis sur un même LP, c’est l’idée du projet The Risk Takers sorti le 30 Mai dernier chez Ascetic Music. Nos deux protagonistes Insight et Count Bass D racontent la genèse de cet album et la synergie qui s’est crée durant leur travail commun. Intéressant de voir quel regard porte l’un sur l’autre et réciproquement…

 

Comment est né “The Risk Takers” ?

Insight: J’ai eu Count bass D et on s’est dit qu’on pourrait faire un disque ensemble. J’en ai parlé à Amine, le A&R de Ascetic music et le projet était dans les rails deux heures après. J’ai commencé à faire des beats dans la foulée. J’ai redécouvert l’envie de produire. Ces derniers temps, j’étais plutôt branché Mc’ing que ce soit avec Y Society ou Shinsightrio. Et puis j’ai ressorti ma MPC alors que les beats que je faisais ces dernières années sortaient directement de mon laptop. Le fait de pouvoir retrouver une ergonomie que je connaissais et que j’avais délaissé, j’ai pris du plaisir à produire. Du coup, c’est allé très vite. Count de son côté déménageait du coup, j’ai plus produis que lui. Une fois que nous étions tombé d’accord sur les productions, c’est allé très vite. On s’est fixé une trame assez vague côté rimes et Count a commencé à poser et puis j’ai enchainé. J’ai demandé à Count de bosser les chorus car il a ce côté nonchalant qui fonctionne bien. Nos flows et nos voix se mélangent très bien.
Count Bass D: Je connaissais son travail bien avant de rencontrer Insight. Edan m’en parlait déjà beaucoup à l’époque car c’était une de ces grosses influences en terme de rap. Et puis nous nous sommes connectés. Très vite, j’ai eu envie de collaborer avec Insight. Il te pousse à être productif. Il a une idée à la minute. Et puis sa vision va bien au-delà du rap. Il crée des applications I-Phone. Il fait de la programmation. Du coup, c’est très intéressant d’avoir un esprit aussi affuté. Le projet est né de manière très spontané. Je n’ai jamais marché d’une autre manière d’ailleurs. Je pose quand j’ai envie et je le sens et je produis de la même manière. J’avais néanmoins la pression côté rap car Insight est un très bon MC.
Qu’est-ce qui vous réunit ?
Count Bass D: On est deux ermites. On fait tout. Insight est Dj, producteur, MC. Je suis poly instrumentiste, producteur, mc, chanteur. Je crois qu’on aime la polyvalence. Nous sommes des artistes en ce sens où nous sommes créatifs. Il n’y a jamais de craintes de ne pas avoir d’idées, de rimes, de bons beats à produire. Du coup, travailler ensemble, c’est un vraie choix. Tu peux vraiment te reposer sur l’autre car il sait exactement ce qu’il fait et vice-versa.
Insight: Je dirais qu’on partage le fait d’être productifs. Même si nos styles sont aux antipodes, ils se rejoignent dans l’exigence et la fidélité à une certaine éthique. Celle de ne jamais tomber dans la facilité.
Qu’est-ce qui vous oppose ou vous sépare ?
Insight: La manière de concevoir le flow, la métrique mais c’est ce qui rend la chose intéressante. Et c’est pour cela que j’ai eu envie de travailler avec Count. Il est laidback. Il se pose comme une nappe. J’aime sa tessiture de voix et la manière nonchalante qu’il a de poser. Je suis beaucoup plus métrique. J’aime accélérer. Jouer avec le beat.
Count Bass D: Je crois que Insight a une approche plus conceptuelle de la musique. Je fonctionne à l’instinct. Musicalement, il est plus cartésien. Il a une approche qui repose sur le beat et les percussions. Je suis plus sur les nappes et les superpositions de textures et c’est ce que je trouve enrichissant.
Insight: J’aurais pu faire un album avec Edan. Mais l’exercice aurait été redondant. Très longtemps, il m’a tanné avec cette idée (rires…) mais je trouvais que Duplexx fonctionnait parfaitement sur scène sans qu’on ait besoin de poursuivre sur un album. Les passe de rime fonctionnait scéniquement à merveille mais je ne me voyais pas faire cela sur tout un album.
Pourquoi avoir appelé l’album “The Risk Takers” ?
Insight: Ca rejoint la question d’avant sur ce qui nous unit. Je crois que chacun à notre manière nous sommes des preneurs de risques et là en nous associant, il y a deux fois plus de prise de risques pour l’auditeur… (rires).
Count Bass D: L’album retrouve l’esprit et une saveur qui a disparu dans le rap. Même les artistes qui ont perduré depuis l’âge d’or ne parviennent a restitué l’énergie de cette époque et le brio qu’il avait à ce moment. C’est quelque chose d’ineffable qu’on retrouve sur ce disque sans sombrer dans la nostalgie désuète.
Insight: Cet album ne cherche pas à sonner selon les pré-supposés de l’underground où tu as le rap blanc hardcore white-trash sous testostérone, le rap spé tortueux, le rap jazzy nostalgique et fade. On a fait un album de puristes avec le plaisir de travailler et de s’amuser en même temps. Les rappeurs ne s’amusent plus. Tout est devenu trop sérieux.
Voilà le message sous-jacent à ce disque. Il faut retrouver le plaisir et la joie de faire de la musique. La crise du disque a précipité tout le monde dans une sinistre position.Ca ressemble à un lendemain de cuite qui dure déjà depuis quelques années. 

Comment se sont fait les featurings ? Kool Keith ou Pace Won symbolise-t-il le postulat de cet album ?
Insight: Je rassure les gens. C’est le vrai Kool Keith sur le disque. J’ai trouvé qu’il était vraiment en forme. Je trouve qu’on retrouve la pêche qu’il pouvait avoir avec Ultra Magnetic Mc’s. il représente à lui seul une époque où le rap pouvait être technique, brillant, intriguant, amusant et sérieux à la fois avec des thématiques singulières. Je crois que Kool Keith représente bien l’état d’esprit d’une époque révolue.
Count Bass D: C’est le dernier morceau qu’on ait fait et la partie de Kool Keith était déjà là. J’ai du cogiter pendant un temps pour trouver quoi raconter après qu’il ait rappé.
Insight: Initialement, je voulais remixer le morceau. C’est le seul beat que je n’ai pas produit ou Count n’ait pas produit sur le projet. C’est Doc Singe, un beatmaker signé chez Ascetic music qui avait proposé ce son. Je ne suis jamais arrivé à égalé sa version et j’ai laissé le beat tel quel.

Et pour Pacewon ?
Insight: C’est un autre artiste du label de Amine, Ascetic Music. C’est Amine qui m’a proposé l’idée et j’ai tout de suite adhéré. J’avais eu l’occasion de jouer avec lui lors d’un festival à Boston en 2004. Mais nous n’avions pas eu l’occasion de nous parler. C’est aussi une légende qui a traversé les âges. Lorsque Amine m’a parlé de ses collaborations avec Fugees puis Eminem, Redman et d’autres. Tu te rend compte qu’il a traversé les âges et il a toujours ce flow et cette voix si particulière. Il a posé aussi le premier et il a fait le refrain que j’ai gardé telle quel.
Count Bass D: J’ai ensuite posé. Je trouve que son couplet déchire. La manière dont les idées s’enchainent. j’aime sa manière d’amener chaque rime. J’aime aussi le name droping qu’il pratique dans le morceau.
Insight: Et puis il ne faut pas oublier Dagha et Sondu. Ce sont mes gars.

Comment définiriez vos manières respectives de produire ? Ce qui serait pas mal, c’est que chacun parle de l’autre…
Count Bass D:
Insight m’a réconcilié avec le sample alors que j’ai laissé tombé cette idée depuis un moment. Je me suis remis à produire avec quelques boucles pour “the Risk Takers”. J’aime sa manière de faire sonner les beats. Une approche grasse, extatique et des samples qui parviennent à t’extraire malgré toi des rimes.
Insight: Count Bass D avait mis la barre très haut avec “Dwight Spitz”. Il a une manière de produire qui est insolite. Les sons et les samples se superposent et se répètent avec toujours un petit élément, une variante et ça colle parfaitement à sa manière de rapper. C’est unique. Je lui dit à chaque fois de retrouver ce truc. Mais je respect son évolution. Il est aujourd’hui dans une approche plus mélodieuse, plus musicale avec des synthés et de la composition mais c’est toujours très bien orchestrée. C’est vraiment de la composition.

Insight, on a l’impression que tu aimes particulièrement l’Europe, les voyages, sortir des Etats-Unis. Te définirais-tu comme un glob-trotteur ?
Insight:
Ma mère était ingénieur dans l’armée et je l’ai suivi très jeune en Europe et je l’ai suivi sur la base sur laquelle elle travaillait en Allemagne. J’avais 5 ans. J’ai habité en Allemagne jusqu’à très récemment. Je me partageais entre Berlin et Boston en faisant des va et vient avant de revenir définitivement aux Etats-Unis depuis quelques mois. J’ai beaucoup voyagé. Partout en Europe. Au japon. Je pense qu’il y a des voyages qui sont décisifs dans la vie et ce sont ces voyages qui créent aussi les rencontres décisives.
Si je n’étais pas venu en France, je n’aurais pas rencontré les gens de Ascetic Music et peut-être que je ne serais pas là pour te parler de cet album aujourd’hui.
Je me sens comme un électron libre. Je n’aime pas la pensée américaine qui consiste à figer tout ce qui existe. Il faut toujours tout faire rentrer dans des ratios, des cases, des choses qui puissent être simplifié pour être admise. A l’inverse, j’aime la réactivité du pays, son ingéniosité. En Allemagne, j’ai pas trop accroché car tout y est trop rigide, rigoriste et en même temps pas très fun. Même l’architecture laisse à désirer. Mais il y a un vrai amour pour le Hip-Hop. Ils ont de la rigueur et certains des rappeurs allemands arrivent à des chiffres records de vente là-bas. C’est impressionnant. J’ai beaucoup aimé Pragues aussi. Les pays de l’est, j’ai aimé aussi car ils ont l’esprit curieux et l’envie de découvrir.
En France, j’ai une grosse base de fan. J’ai pu voyager dans tout le pays. J’y ai rencontré pleins de gens très intéressants.

Et toi Count Bass D ?
Count Bass D:
J’ai eu moins l’occasion de voyager car j’ai 6 enfants et ça n’est pas évident d’être toujours sur la route. Mais je suis en train de me rattraper. J’ai tournée en Asie récemment. En Corée avec un groupe de rock. Et puis j’ai fait une tournée l’année dernière en Europe. Je suis d’ailleurs passé par la France au Glazart. J’avais déjà joué en France à 2 reprises, mais seulement à Paris. Une fois, c’était au Hot Brass avec Branford Marsalis  et au Chesterfield Café où j’ai posé mes valises pendant 15 jours. Ces concerts restent de très bon moment dans ma carrière. Lorsque je suis venu au Glazart, j’étais malade et je n’ai pas pu pleinement savourer ce moment et je n’ai pas eu le temps de prendre l’air et visiter paris comme j’avais pu le faire la première fois. J’aime voyager, tourner que ce soit aux etats-unis, en Europe en Aise ou même sur la lune, il y a toujours une expérience à en tirer.

Comment tu en es venu à être signé par MF Grimm à l’époque ?
Count Bass D: En fait Grimm est parti en prison et je n’ai pas pu le rencontrer. C’est Dj Fisher qui était aux commandes mais j’ai beaucoup correspondu avec Grimm par courrier lorsqu’il était incarcéré et puis nous avons perdu contact.

Et as-tu des projets avec Doom ?
Count Bass D: Nous avons été très proche à un moment mais MF Doom est dans son propre monde. La distance a un peu distordu le lien mais j’ai parfois de ces nouvelles. Je suis toujours là pour lui.

Et toi Insight, travailles-tu avec d’autres MC’s en ce moment ? Tu as des nouvelles de Lif ?
Insight :
Non pas pour le moment. Je travaille sur un solo et sur Maysun project 2 à venir sur Ascetic music. Je vois lif de temps à autre. Nous devions tourner ensemble mais je ne manifeste pas d’envie particulière à retravailler avec lui. Ce qui est fait est fait et ça appartient au passé. J’aime vraiment ce qu’on a fait par le passé ensemble mais aujourd’hui ça n’a pas de sens de reprendre là où on a laissé cette collaboration. Trop d’eau a coulé sous les ponts.
Je trouve que Lif a perdu en impact. Je préférais le lif des débuts et je trouve que Def jux n’a pas eu un effet positif sur sa carrière. C’est mon ami et je trouve dommage qu’il n’ait pas eu la force de caractère d’imposer ses vues. Ca reste mon avis personnelle. Je lui souhaite du bon. Je sais qu’il s’autoproduit désormais et qu’il a repris sa carrière en main.

Et Edan ?
Insight:
Je sais qu’il vit à New York depuis quelques années. On se téléphone mais j’ai été beaucoup ailleurs à voyager, bosser, tourner et je n’ai pas toujours été joignable. Il a sorti une compilation il y a un an ou deux et il doit en ce moment travailler sur un nouvel album. 

Le mot de la fin ?
Insight: Allez choper l’album vous le regretterez pas.

Propos recueillis par Amine d’Ascetic Music

La chronique

Il vrai est que cet album repose sur les bases du beatmaking et du emceeing. Ces méthodes peuvent paraître anciennes, voire dépassées, mais c’est le meilleur moyen pour aboutir à un album hip-hop pur et authentique. Au micro, Count Bass D et Insight ont deux styles opposés niveau flow, le premier est posé et calme, le second rythmé et vif sur le beat. Le domaine dans lequel les deux personnes se complètent et s’émulent est la recherche musico-scientifique, plus spécifiquement l’échantillonnage de vinyles et leur réutilisation avec d’autres molécules sonores. Sur ce point, ça part dans tous les sens et il faut tendre l’oreille pour prendre toute la mesure de la richesse, des couleurs et la variété de the Risk Takers.

La comparaison de cet exercice de style avec Champion Sound de Madlib et J Dilla semble normale dans la manière dont se sont déroulées les choses et l’analogie avec le duo de mordus de matos analogiques. The Risk Takers est un album qui en revient à l’essentiel du hip-hop, sans artifice, ni fioriture. Et encore moins cette impression faussée de revenir au hip-hop des nineties. 

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Ex-rédacteur/chroniqueur pour Rap2K.com et... biométricien !

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