Blaxploitation : A nouveau le maquereau.

J’ai déjà évoqué précédemment la figure du maquereau dans les films de la blaxploitation. J’aimerais ici l’explorer un peu plus.

Cette figure qui existe dans la réalité est popularisée et même rendu glamour par la littérature afro-américaine à partir de la fin des années 60, notamment avec l’ouvrage d’Iceberg Slim.

Les films de la Blaxploitation rendent aussi le Pimp glamour en en faisant un être mythique, ou en tout cas un être par lequel on érige la réalité sordide à la hauteur d’un mythe.

Le premier des mythes créés par ces héros est celui de l’absolue virilité, celle du séducteur du tombeur. Tous les hommes rêvent d’être des tombeurs : « Les petits noirs bien honnêtes essaieront de te faire honte, mais ils seraient prêts à lécher le cul d’un âne pour devenirs macs à leur tour. Pourtant ils en seront toujours incapables parce que ce sont des caves et les caves ne sont que des gonzesses. Mais toi, il faut que tu respectes les règles du livre des macs, ce livre que des hommes à l’âme noble ont écrit il y a un siècle. Quand tu te regardes dans la glace, tu dois savoir que ce petit salopard au cœur glacé qui est en face de toi est un être bien réel.» p 258 Cette dernière phrase nous livre à la fois la dimension héroïque du mac qui se distingue du commun, hommes et femmes, michetons et prostituées, car c’est un être extraordinaire qui possède une sagesse ou un discernement qui n’est pas accessible à tous.

C’est bien ce dont semble témoigner l’acharnement des flics contre Willie Dynamite ou Goldy dans The Mack. La jalousie des hommes qui ne peuvent ou n’osent pas faire comme le maquereau ce héros qui exploite les femmes. En même temps la façon dont ces deux héros échappent aux pièges que leur tendent des flics plus ou moins corrompus prouve leur intelligence, leur ruse.

Le mac est l’homme ultime, celui qui n’a pas de place pour l’amour dans son cœur, d’ailleurs il n’a pas de cœur. Il a un cerveau, un sexe, un paquet d’argent et une grosse voiture qui peut contenir toute son écurie de prostituées, l’une comme l’autre étant des preuves vivantes de sa virilité. D’ailleurs le vocabulaire dont il use à l’égard de ses femmes le pose d’emblée comme mâle dominateur, il a une écurie qui regroupe ses pouliches de race ou ses juments[1] . y’ a t’il homme plus dominateur, et de la nature et des êtres qu’elle renferme que le chasseur qui triomphe de sa proie, la dévore de façon plus ou moins directe, comme en la docilisant, en cassant les dents de son vagin, par exemple, dans les légendes des indiens d’Amérique du sud analysées par l’anthropologue Milagros Palma : « Le langage psychanalytique permet d’associer la métaphore de la destruction du vagin denté à la castration de la fillette ; ce processus imaginaire, nécessaire à son devenir femme, conditionne la prédominance du sexe mâle. »[2]

Cette construction du mythe de la virilité absolue du maquereau se fait sur la négation de la femme en tant qu’être de chair et de sang. Il arrive souvent à la prostituée que son maquereau la batte comme plâtre, lui fasse subir des mauvais traitements qui montrent sans ambiguïté que pour lui elle n’est qu’une potentialité de gagner de l’argent. Le maquereau est à la prostituée ce que le maître est à l’esclave : « Je veux tout contrôler chez mes putes. Je veux être le patron de leur vie tout entière, et même de leurs pensées. Il faut que je leur mette dans la tête que Lincoln n’a jamais aboli l’esclavage. »  Telles sont les pensées qu’Iceberg Slim nous livre à la page 136 de son récit. Et c’est de cette façon que Willie et Goldy se comportent, comme le montre la scène d’ouverture de Willie Dynamite dans laquelle il récolte l’argent qu’est venu lui remettre sa « pute » de confiance, celle qui l’aide à diriger son « écurie ».

Il y a différentes phases dans les relations entre le maquereau et la prostituée, elles tiennent parfois de la haine : « Elle ne savait pas à quel point j’avais besoin d’une pute qui tapine pour moi et elle ignorait qu’elle était la première. Je ne devais surtout pas la laisser échapper. Il me fallait une pute, coûte que coûte. Au rythme de l’Indigo, le joint m’envoyait à travers le corps des vagues de colère et de haine. Mon ennemi mortel était accroupi devant moi, sur cette fourrure blanche. »  Iceberg Slim dans cet extrait des pages 109-110, indique clairement que le maquereau déteste cordialement sa « chérie » qu’il va faire tapiner pour lui. Cela renvoie un peu à ce que dit Milagros Palma : « Le mythe de la Candileja met bien en valeur la violence qui, depuis des temps immémoriaux, s’abat sur la femme indépendante qui ose affirmer son individualité. Certes, il légitime la violence masculine face à la fragilité et surtout la passivité féminine. Mais il va plus loin, il a une portée plus large, plus subtile, puisqu’il montre que l’esprit féminin peut exercer une vengeance inéluctable. »

Il ne s’agit pas vraiment de l’indépendance de la femme, mais de la dépendance absolue de l’homme et de son incapacité à trouver une porte de sortie à ses problèmes, à ce moment le jeune Blood vient de sortir de prison et est sans le sou, il subit une violence et en fait subir une plus grande à la personne qu’il sait, ou croit, plus fragile la femme.

Le fondement essentiel de ce mythe de l’ultime virilité repose, d’après moi, en grande partie sur la dépréciation de la femme en tant qu’être humain voire la haine cordiale qu’on éprouve pour elle.

Dans nos deux films de référence, c’est à peu près la même chose, les relations passent de l’amour à la haine. Goldy est trahi par une prostituée qui ne supporte pas qu’il ait engagé une blanche dans son « écurie » et qu’il passe le plus clair de son temps, sans jeu de mots, avec elle. Dans Willie Dynamite, c’est une ancienne prostituée devenue assistante sociale qui voue une haine féroce à Willie et veut même le détruire pour préserver la plus jeune femme de son équipe. Puis la haine se mue presque en amour, à la fin quand Willie a tout perdu, y compris sa mère, en partie à cause d’elle.

Le maquereau, comme on le présente au cinéma, revêt l’aspect d’un modèle idéal, alors que sa pratique et les relations qu’il entretient pour l’exercer n’ont rien d’idéalistes.

C’est la même image que nous présentent les clips de rap, qui mettent en scène le Pimp. La question de fond n’est pas de souscrire ou non à ces représentations, mais de voir ce qui se passe réellement sous les airs de bonne plaisanterie ou de comique que donnent les tenues extravagantes, l’attitude « cool » des maquereaux à la Dolemite ou aujourd’hui à la Snoop.

Ces images cèlent la violence des relations entre les sexes et entre les êtres, d’ailleurs la violence faite aux prostituées que la littérature expose est quasiment absente au cinéma, en tout cas on n’y voit pas ou très peu la violence physique qui accompagne la relation Souteneur/Prostituée.

La violence est en quelque sorte nécessaire au mac pour dociliser sa proie, pour la dresser et lui apprendre à respecter ses exigences. Cependant la proie est en partie consentante mais reste en partie rétive puisqu’ « à l’image des minus qui triment pour un patron blanc, elles sont folles de joie quand leur mac commet des erreurs. Elles l’observent et attendent sa chute. » écrit Iceberg Slim à la page 15. La prostituée écoute le chant des sirènes en ayant conscience des consonances dolosives de la mélodie, elle regarde bien en face le serpent, sachant qu’il est en train de l’hypnotiser, lui-même sait que tôt ou tard, s’il n’est pas vigilant, à l’instar de la mangouste c’est elle qui en fera sa proie.

Dans The Mack, cette violence physique et/ou mentale se traduit dans la scène où Goldy emmène ses futures recrues au planétarium. Là il fait un show qui oscille entre lavage de cerveau et séduction.

Le mythe de l’ultime virilité du maquereau fonctionne de pair avec celui de la virago, de la femme de tête puisqu’autant Pepper que Cora la Rouge, chez Iceberg Slim, ou Imabelle dans la reine des pommes de Chester Himes ou bien Gypsy Pearl sont des femmes fortes et rusées qui tantôt amies, tantôt ennemies, aident l’homme ou s’opposent à lui ; et peuvent remettre en cause le pouvoir qu’il croît détenir : « Avec Pepper t’as commencé comme un micheton, impossible de revenir en arrière, elle te verra jamais comme un mac. » c’est ce que conseille un mac expérimenté p 85 à l’aspirant mac Blood, lui-même avoue à la page 82 : « Pepper était trop vive, trop habile pour moi. »

Pepper est au féminin ce qu’un homme pourrait être ou pourrait faire d’après Milagros Palma aux pages 146-147 de son ouvrage : « L’analogie entre le sexe féminin et la mort dans les mythologies permet à l’homme de justifier ses peurs et sa haine de la femme. Dans l’imaginaire, le pénis représente l’arme de l’homme, il est symbolisé par le poignard, la machette, le revolver, etc. Utilisé de manière sadique, le pénis joue en effet le rôle d’un fouet pour la femme. Le plaisir de l’homme est conditionné par la douleur de la femme. L’homme jouit en faisant souffrir et la femme souffre en prodiguant la jouissance. ». C’est Pepper qui jouit en faisant souffrir le jeune Blood : « La garce se redressa aussitôt comme un cobra à l’attaque, m’emprisonna la taille de ses deux bras et enfonça dans mon nombril des dents tranchantes comme un rasoir […] Pepper était vraiment tordue. Je l’entendais haleter bruyamment, mais ce n’était pas de rage. C’étaient la violence et le sang qui l’excitaient. » p 81-82.

Pepper est une sorcière au sens de Milagros Palma : « Les sorcières sont des femmes libres, qui « prennent leur envol », qui se rebellent contre l’oppression sexiste en déstabilisant le pouvoir masculin dans son fondement même : la sexualité. Avec leur sexe ces femmes violentent l’homme jusqu’à l’épuiser. C’est pour cela que les sorcières sont associées au démon, symbole suprême du mal.[3] »

« Quelle volupté pour une experte comme elle de faire l’éducation d’un jeune niais dans mon genre. C’était sans aucun doute un professeur hors pair et une artiste de premier plan. Si Pepper avait vécu dans l’antique cité biblique de Sodome, ses habitants l’auraient lapidée à mort […] Elle avait dû subir la loi des macs dans toute sa rigueur, quand elle était sur la côte Est. Elle haïssait les hommes et se vengeait sur moi […] Ce vampire femelle me suçait le sang et la vie. » Voilà le portrait de Pepper que nous livre Iceberg Slim entre les pages 78 et 82. la remise en cause du pouvoir sexuel de l’homme est un attribut qu’elle partage avec Cora la rouge : « – Tu n’a jamais entendu parler de moi, négro ? Je suis Cora la Rouge, de Détroit. La Rouge à cause du sang. Tu ne sais pas que ma spécialité, c’est de voler les michetons et que j’ai déjà buté deux mecs ? Alors, montre-moi ta queue. Et appelle-moi Cora, petit nègre à la con. » p 219

« Je m’approchai de la cuvette et soulevai l’abattant. Au même moment, Cora la Rouge fit irruption dans la pièce. Elle passa sur ses lèvres sa langue écarlate comme si elle se léchait les babines et ses yeux flamboyèrent comme ceux d’un sorcier vaudou. Elle brûlait de dévorer ma jeunesse et ma relative innocence. » p 221

Ici dans les deux extraits, on peut voir que Cora est associée au diable (ses yeux flamboyèrent comme ceux d’un sorcier vaudou), en plus d’être une figure terrifiante qui dispose de sa sexualité et de celle du jeune Blood comme elle l’entend. Mais, dans les récits, la femme forte si elle va de pair avec le mythe de l’homme hyper viril qui deviendra un Héros, apparaît plus comme une péripétie, une femme dont il faut triompher pour grandir et poursuivre son parcours. Ainsi Blood rendra la monnaie de sa pièce à Pepper en participant à une arnaque dont elle sera la victime. Cela lui vaudra d’ailleurs la prison, et c’est l’amant de Pepper, l’un des autres, le flic Dalanski qui viendra l’arrêter ramenant ainsi la lutte symbolique non plus à l’affrontement d’un jeune homme contre une femme experte mais à la compétition entre deux hommes pour l’exclusivité, ou au moins la jouissance des faveurs d’une femme.

De même Cora la Rouge sera stoppé net dans sa féroce voracité sexuelle par l’irruption d’un Mac plus expérimenté, Sweet, qui lui botte le cul et sort ainsi Blood de ses griffes ; ainsi l’épisode est ramené à une péripétie qui s’inscrit dans la trame initiatique, une épreuve dont l’homme, le mac hyper viril inexpérimenté, a besoin d’un vieux de la vieille, d’un autre homme pour s’en sortir. Ainsi Imabelle qui s’est jouée de la naïveté de Jackson dans le récit de Chester Himes la Reine des Pommes n’arrive pas un instant à user de charme pour attendrir les deux héros, les policiers Ed Cercueil et Fossoyeur Jones. Seule Fay dans Street Players aura raison de Earl, illustrant ainsi un principe de mal absolu, parce qu’elle ne supporte pas de le voir se remettre des épreuves qu’il a traversé grâce à l’aide de Connie la prostituée qui lui est restée fidèle.

Si le mythe de la femme forte, de la virago ou de la sorcière est présent aux côtés de celui de l’homme hyper viril ce n’est donc que pour le renforcer, parce que même si dans le récit elle joue le rôle d’opposant au héros, sa fonction en fait, malgré elle, un adjuvant dans la mesure où elle n’est qu’une épreuve dont il triomphe pour accomplir sa quête ; ou alors un principe de mal ultime qui ne fait qu’asseoir la capacité de ruse et/ou de sagesse du héros.

Ce personnage de la Virago, ou de la femme forte tête n’est pas présent aux côtés des héros masculins. La femme peut être forte et dans ce cas elle est l’héroïne du film, mais il n’y a pas à ma connaissance de femme forte qui se joue du héros.

Dans le cas du roman de Donald Goines Fay est un mélange des deux, obstacle lorsqu’elle lance les flics sur les traces d’Earl, il finit par en triompher ; principe de mal ultime lorsque désespérée de voir qu’une femme, comme elle mais qui est en même temps son inverse puisque Connie est une figure positive (une bonne pute qui sait ce qu’elle doit à son Mac et qui lui obéit même quand elle n’est pas tenue de le faire), est son alliée indéfectible et son soutien inconditionnel, elle tue Earl. Elle accentue ainsi l’innocence du héros qui après avoir traversé de multiples épreuves dont il est sorti victorieux, ce qui prouve son caractère hors du commun, son immense détermination, ne peut triompher de cette ultime perfidie, puisque Fay sort un revolver et fait feu avant que qui que ce soit n’ait le temps de réagir.

La particularité de Donald Goines, dans son récit Street Players, est de présenter la relation entre le mac et ses prostituées comme idyllique, en dehors des mauvaises putes paresseuses et méchantes comme Fay.

Mais ce que cache l’idylle est en fait une relation de domination du mâle bien acceptée par la pute satisfaite de son statut d’objet. La première chose que fait Earl quand Connie le tire de la rue et de l’alcool dans lequel il a manqué se noyer suite à la perte subite et douloureuse de Vickie, c’est de lui demander si elle reprend sa place de gagneuse : « Connie a ouvert la porte de la chambre d’Earl et est entrée. Le plancher était parsemé de bouteilles vides de vin et de whisky. Earl, tout habillé, gisait sur le lit. L’odeur aigre du vomi planait dans la pièce […] Elle a gagné la salle de bains et préparer sa douche […] Elle l’a traîné et porté jusqu’à la douche, puis elle l’a poussé sous l’eau froide […] –J’ai fait une erreur Connie, mais je te pose la question du fond du cœur. Tu es revenue ? » page 201-202

Il pose la question de savoir précisément du fond de l’endroit ou siège son amour pour elle, la question tout simplement commerciale de savoir si elle va recommencer à lui rapporter de l’argent.

Et elle en prostituée aimante lui répond, après s’être mise nue et blottie contre lui : « – Je ne me donne jamais à un homme, chéri, si c’est pas le mien »

C’est donc dans un climat d’amour partagé que peut reprendre la relation de prédation qui les unit.

Ici Connie a pour caractéristique, dans son comportement patient et aimant de se rapprocher de la figure maternelle. Cette figure est le dernier panneau qui vient compléter le triptyque qui constitue le mythe de l’hyper virilité, avec la place spéciale faite à la mère qui est à l’instar des autres femmes, objet de détestation et d’admiration.

Comme toutes les autres elle provoque la colère et l’effroi, même si l’on se garde bien de la comparer avec les autres femmes, ce qui en ferait une prostituée potentielle, puisque toutes les autres femmes sont susceptibles de le devenir.

D’un côté elle est vénérée presque comme une image mariale, de l’autre elle pourrait être Lilith.

Le récit d’Iceberg Slim confirme ces deux aspects de la relation à la figure maternelle.

Elle n’est pas vicieuse comme les autres femmes : « mon père avait jeté son dévolu sur la belle jeune fille encore vierge et avait réussi à la convaincre de l’épouser. » page 24.

Entre les pages 24 et 26 iceberg Slim raconte comment sa mère lutte d’abord contre un mari jouisseur impénitent et époux irresponsable : « Au contact de la grande ville, mon idiot de père était devenu le gogo idéal. Il n’arrêtait pas de tourner autour des métisses à gros cul qui attiraient le micheton avec des postures obscènes. Ce qu’elles ne parvenaient pas à lui soutirer , il le dépensait dans des tripots où il jouait au craps en se faisant plumer par des tricheurs. » page 24-25.

Dès lors la mère héroïque lutte pour elle et son enfant. Après des temps difficiles elle trouve enfin un homme digne de ce nom : « Il traita ma mère comme une princesse. Tout ce qu’elle désirait, il le lui donnait. Elle était devenue une vraie gravure de mode. » page 26

Pourtant sa mère va se montrer perfide, cruelle : « Je n’oublierais jamais le visage de ma mère à ce moment-là : on aurait dit un bourreau et c’est ce qu’elle était d’une certaine manière. » pages 31-32

Puis entre les pages 33 et 36 Il raconte comment sa mère a participé à une arnaque dont son père était la victime, il livre comment : « D’une certaine façon, après cette traîtrise, Maman ne m’apparaissait plus comme cette mère honnête et respectée qui m’emmenait prier avec elle à l’église de Rockford. » page 36

C’est peut être à cause de sa relation avec sa mère qu’Iceberg Slim est devenu proxénète : « Au fond, je ne sais pas, peut-être que ce psychiatre de la prison avait raison quand il m’a dit que j’étais devenu mac à cause de ma haine inconsciente de ma mère. » page 37

A la page 101 il livre un rêve terrible qu’il fait à propos de sa mère qui a pris la figure d’un démon que le christ lui ordonne de châtier.

Il trouve cependant en elle un soutien indéfectible, elle est un abri vers lequel il se dirige naturellement en cas de coup dur, à chaque fois qu’il sort de prison il va chez elle, sauf quand il s’échappe et se rend chez sa tante.

Il se rend compte finalement qu’elle est très importante pour lui : « Mais ma mère pouvait mourir à tout moment en Californie. Il fallait que je puisse la rejoindre avant sa mort. Je voulais à tout prix la convaincre que je l’aimais, que je l’estimais en tant que mère. Qu’elle était beaucoup plus importante pour moi que la chasse aux putes. Il fallait que j’arrive là-bas à temps, pour elle autant que pour moi. » page 402

Chez Iceberg Slim tout aussi ambiguë qu’elle soit la figure maternelle n’en est pas moins constitutive du personnage, du grand mac qu’il devient.

Earl lui n’a que de l’amour pour sa mère. On ne la voit dans le récit qu’au moment où il lui rend visite dans la maison qu’il lui a achetée et qu’elle doit partager avec sa belle-fille qui elle est présentée comme une figure négative. Comme si la figure de la mère devait absolument avoir dans son entourage une force qui la rende ambivalente : « Le sourire destiné à sa mère a disparu quand il s’est tourné vers Jan. Il a regretté d’avoir blagué à propos de la cuisine, du fait que Jan partageait son avis. Il ne voulait partager aucun des points de vue de sa belle-sœur. Il s’est aperçu immédiatement qu’elle n’avait pas compris qu’il blaguait et qu’elle se servirait un jour de sa remarque pour obtenir ce qu’elle voulait, pour imposer sa volonté à sa mère et à son mari. » pages 90-91

Dans Willie Dynamite la mère de Willie lui reproche son mode de vie, quand elle vient à l’apprendre parce qu’il lui dissimulait soigneusement son activité en prétendant être producteur de disques. Là aussi on comprend que la mère d’une manière ou d’une autre ne peut être mêlée aux autres femmes qui dans le film, en dehors de celles de la famille, sont des prostituées ou une ex-prostituée.

Goldy lui ressemble à Earl the Black Pearl, dans sa relation à sa mère. Il la comble de cadeaux dont elle ne demande pas l’origine. Il n’a qu’amour pour elle et d’ailleurs quand on veut l’atteindre pour l’affaiblir et ensuite l’éliminer, on la tue.

A mon avis l’ambiguïté de la figure de la mère est indissociable du mythe de l’hyper virilité du maquereau, tout simplement parce que ce dernier ne s’affirme que par rapport aux deux images de la femme qui l’accompagnent. Celle de la femme que le criminel, grâce à son aura magnétique, son apparence extérieure et son caractère prononcé, attire, la femme qu’il arrive sans peine à domestiquer ; celle de la femme-diable, rusée qui peut lui donner du fil à retordre parce qu’elle est, si ce n’est plus forte que lui, au moins son égale.

La figure de la mère contient ces deux images. On pourrait dire qu’il ne s’agit donc que d’un diptyque mais comme le criminel se refuse à voir en la femme qu’il domestique, ou docilise, sa prostituée, l’image de sa mère, il s’agit bel et bien d’un triptyque : la diablesse, la sainte et le criminel.


[1] « Autrement dit, en termes symboliques, l’homme transforme son semblable en animal, perpétuant ainsi la dialectique du chasseur et de sa proie. » Palma Milagros, La femme nue ou la logique du mâle, Côté-femmes 1991 p 12

[2] Palma Milagros, op cité, P18

[3] Ibid, p 147

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