Blaxploitation : les avatars de Bumpy Johnson.

La figure du gangster dans la Blaxploitation est une figure incontournable, qu’il s’agisse du caïd, du maquereau, du dealer ou du petit malfrat.

Il semble que, pour ces criminels mis en scène dans différents films de la Blaxploitation, leur personnage soit calqué sur un modèle. Soit qu’il s’inspire d’un autre héros de fiction, soit d’une personnalité ayant existé, éventuellement des deux.

Pour la figure du caïd, du parrain noir, ces films s’inspirent largement d’un criminel bien connu :

Ellsworth Raymond ‘Bumpy’ Johnson.

Bumpy Johnson était l’homme de main de Stéphanie St-Clair, surnommé Queenie, une martiniquaise qui avait émigré aux Etats-Unis dans les années 1915-20, avait fondé un gang, les 40 voleurs, redouté de tous les autres avant de se mettre à organiser des loteries clandestines à Harlem, mieux connues sous le nom de numbers ou bolito. Or, au milieu des années 20 Charlie ‘Lucky’ Luciano et ses acolytes, notamment Arthur Fleggenheimer A.K.A Dutch Schulz, se rendent compte que les loteries clandestines organisées par les gangsters noirs de Harlem sont une source de revenus non négligeable et décident d’en prendre le contrôle. Très rapidement la plupart des propriétaires de ces loteries leur cèdent leurs parts, à commencer par Casper Holstein dont l’enlèvement fera grand bruit. Seule une propriétaire refuse de céder son business, Mme St-Clair. Il s’en suivra une guerre entre les hommes de Schulz et Luciano et ceux de Mme St-Clair menés par Bumpy. Le film Hoodlum réalisé en 1997 par Bill Duke raconte cette histoire.

Bumpy est donc une figure, afro-américaine, du crime marquante. Il était maquereau, homme de main, mais surtout un homme décidé à ne pas embrasser comme la plupart de ses congénères à cette époque, une condition servile. Il négociera une sortie du conflit avec Charlie Luciano et deviendra l’intermédiaire entre les Harlémites et les Gangsters Italo-américains, chaque fois qu’un parti aura besoin de l’autre pour différentes affaires illicites.

Par ailleurs, Bumpy lors de ses nombreux séjours en prison, presque 40, y étudia l’histoire, la philosophie et écrivit même de la poésie.

Les gangsters noirs portés à l’écran par la blaxploitation seront, à bien des égards, ses avatars.

C’est ainsi que dans Shaft, réalisé en 1971 par Gordon Parks, le gangster qui engage le détective pour retrouver sa fille, interprété par Moses Gunn, s’appelle Bumpy Jonas.

L’année suivante dans le film Across 110th Street, réalisé par Barry Shear, on a encore une figure de gangster noir qui règne sur Harlem et qui s’appelle Doc Johnson.

Puis il y a les personnages qui, sans nécessairement utiliser le nom ou le prénom de Bumpy Johnson, semblent l’évoquer, silencieusement, par leur stature.

Par exemple Tommy Gibbs, le caïd noir de Harlem, interprété par Fred Williamson dans les deux films de Larry Cohen, réalisés en 1973, Black Caesar et Hell Up in Harlem. Je signale au passage l’excellence des B.O de ces films. Celle de Black Caesar a été faite par James Brown (largement aidé de Fred Wesley) dont ce fut la première B.O, on retiendra des morceaux comme Pay the cost to be the boss. Celle de Hell Up in Harlem est l’œuvre d’Edwin Starr, avec des morceaux terribles comme Easin’in, Big Papa etc.

Bumpy Johnson est mort d’une crise cardiaque alors qu’il était au restaurant entouré d’amis. Frank Lucas affirmera qu’il était présent à ce moment, ce que contestera la femme de Bumpy. Elle dit aussi que Lucas exagère largement la force des liens que Bumpy et lui avaient.

En tout cas Brian de Palma a jugé bon d’en faire le patron et mentor de Lucas dans son film American Gangster.

On constate que l’exploitation de cette figure est allée au-delà des films de la Blaxploitation, Coppola faisait déjà apparaître dans son film de 1984, The Cotton Club, un personnage de Gangster noir du nom de Bumpy Rhodes, interprété par Laurence Fishburne.

Au-delà de son intervention au cinéma Bumpy Johnson a marqué durablement les esprits en participant à ce qu’on pourrait appeler l’éthique du gangster, c’est-à-dire qu’il vaut mieux vivre dans l’illégalité et comme un homme que comme une bête de somme servile, mais laissons le s’exprimer : « c’est vrai je suis un voleur et un maquereau et un voyou. Que voudriez vous que je fasse ? Descendre à Central Station et porter des sacs pour quelques centimes […] Lucky Luciano peut vivre au Waldorf, mais peu importe combien j’ai d’argent je ne peux pas y entrer et me prendre une chambre […] tout ce que j’ai à faire c’est rester noir et mourir. Les blancs ne nous laissent rien d’autre que le milieu interlope, ils transforment en voyous et en voleurs tous les nègres qui en ont. »

C’est une question que l’on retrouve aussi bien dans la littérature que dans les films de la Blaxploitation qui utilisent ou non les avatars de Bumpy Johnson.

About the author

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>