Booba ou le rappeur qu’on aime détester, c’est un peu sous ce format là que celui-ci s’est imposé depuis plusieurs années. Aujourd’hui il est devenu assez sophistiqué de l’élever au rang de génie dans une certaine presse pas vraiment spécialisée. Après le Supreme NTM, Booba est sûrement l’un des seuls rappeurs qui a réussi à gagner le cœur des quartiers et celui des arrondissements aux loyers les plus chers de Paris. Grâce à une image savamment maniée par ses soins, il est aujourd’hui sans aucun doute le meilleur rappeur français en activité.

Pourtant ils n’étaient pas si nombreux les gens de cette presse qui saluait les percées dans les ventes de Mauvais Œil ou de Temps Mort il y a bientôt dix ans. Certes Booba est surement le meilleur aujourd’hui, mais ce qui est sûr c’est qu’il était encore plus fort avant ! Ne nous leurrons pas, ce qu’on salue le plus aujourd’hui chez Booba, c’est sa force de frappe et pas forcément ses morceaux qui se résument à des egotrips remplis de clichés assez faciles qu’il a beaucoup mieux manié par le passé.

Face à tout cet élan de Skyrock, de Générations, de Nouvelle Revue Française, d’Inrocks, de Brain Magazine, de Snatch, j’ai eu envie de parler de ce qui m’a fait aimer Booba le rappeur et Booba le personnage et ce déjà à l’époque où trouver un t-shirt à son effigie relevait du défi. Voici une sélection de cinq couplets fondateurs pour B2O à mon sens, peut-être pas les meilleurs mais les plus éloquents sur le personnage.

Lunatic – Avertisseurs


Lorsqu’on parle de Mauvais Œil, on a souvent tendance à ne penser qu’à « La Lettre », « Pas l’temps Pour les Regrets » ou « HLM 3 », mais à mon sens un des couplets fondateurs de la carrière de Booba se trouve dans le titre « Avertisseurs ». Dans ce morceau, on ressent parfaitement la division entre Booba et Ali mais aussi leur complémentarité qui fait de Lunatic un groupe légendaire encore aujourd’hui. Si Ali se dresse contre le système global et mondialisé et fait déjà référence aux grands dirigeants et aux traders comme il le fera plus tard dans son premier album solo, Booba lui s’impose en tant qu’individu de cette société pervertie que dénonce son compère. En commençant par « J’suis pas né dans le ghetto, j’suis né à l’hosto/ Loin des stups et des idées stupides, putain ce que je suis devenu », B2O s’affirme lui-même comme un individu de ce « monde pervertit » dont il est question. Les « depuis que je suis tout petit j’m’enlise, maintenant j’pleure des larmes alcoolisées », « y’a pas de bouées pour les babouins » confirment bien ce statut mais les « faut que j’me rattrape, que je défonce les portes du paradis » montre encore une volonté de s’en sortir par n’importe quel moyen (« le mauvais ou le droit »). Dans ce couplet et comme dans d’autres morceaux du reste de l’album, Booba alterne entre le ying et le yang avec une dextérité à son apogée. Celui qui incarne la face sombre de Lunatic est en fait déjà un groupe à lui tout seul tant il étale toutes les facettes de sa personnalité dans cet album. La fin du couplet se termine en trombe dans une phase magique et mythique : « Parce qu’ici, les soucis sont fermes y’a pas de sursis, les juges ont des cornes et le crime se vend en cornet ». Que dire de plus, les métaphores sont claires, Booba dresse en une phrase un panorama apocalyptique de la vie d’un jeune de cité, alors que d’autres baignent encore dans des stéréotypes vendus au journal télévisé. Malgré un troisième couplet rappé à deux, ce morceau marque la scission des personnalités des deux membres de Lunatic et présage déjà d’un futur proche en solo pour Booba et Ali.

Lunatic – Homme de l’ombre (f/ Malekal Morte)

Un des couplets les plus sombres écrit par Booba. On retrouve ici un B2O d’un pessimisme tel qu’on le sent proche d’abandonner. Son texte commence d’ailleurs par « Si ça marche pas j’arrête » et continue sur un ton assez j’m’en foutiste le « j’m’en bats la race car, j’sais que ça va sauter jusqu’en Alaska » étant d’ailleurs la phase la plus éloquente du ton de ce couplet. Ce texte prend aussi des allures prophétiques, puisqu’à chaque passage alarmiste sur l’issue de sa carrière, Booba contre ses propres pensées à coup de billets. « Si t’achètes pas mes skeuds frère, j’devrais y retourner », « quitter les Hauts-de-Seine, dispositif bifton dans l’objectif fils », « j’m’en fous, pour être franc tu sais, du moment que j’ai du cash money » nous aide à voir la tentation poindre pour B2O de sortir justement de l’ombre pour faire de l’argent en masse. Pourtant à l’époque, Lunatic est le bastion le mieux gardé du Rap français indépendant, alors on ose à peine croire ce qu’avance le rappeur dans son couplet. Aucun morceau de Lunatic n’est joué à Skyrock puisque le groupe l’a alors décidé. « Homme de l’ombre » installe le groupe comme le meneur de la révolte de ce Rap des bas-fonds qui veut faire la nique à tous ces rappeurs qui signent des contrats en majors et sortent des singles faciles. Le Rap français est alors aux balbutiements d’une période qui va voir la rue reprendre le pouvoir. On croit encore plus Booba partit pour mener la révolte avec son album « Temps Mort » qui s’installe dès sa sortie comme un classique. Le morceau « Repose en paix » fera d’ailleurs office de manifeste de cette rébellion. Pourtant une réédition sur laquelle sort le morceau « Destinée » en feat avec Kayna Samet voit le jour. Le single est bastonné sur Skyrock, Booba est disque d’or et n’est plus dans l’ombre.

113 – On Sait l’Faire (f/ Le Rat Luciano)

Un couplet un peu spécial de la part de B2O. Alors qu’il a entrevu le succès à nouveau avec son deuxième solo Panthéon, celui-ci débarque sur ce morceau du 113 comme la tête d’affiche du Rap français qu’il est en train de devenir. Son couplet qui retrace son parcours « sur un métro ligne 9 par Léonard de Vinci », est donc empreint d’un souhait de domination sur le reste de sa caste et fait la part belle aux « haters » en tout genre qui lui reprochent son virage commercial. Pourtant l’espace de quelques rimes, on entend bien Booba justifier ses choix de carrières et même laisser entendre qu’il va continuer dans ce sens là : « Ils nous cassent les tympans, moi j’ai laissé des plumes en grimpant, ils croient tous qu’on peut faire des thunes en rappant ». Booba laisse du terrain à ses détracteurs dans cette phase et étale bien la stratégie de carrière qui a été la sienne jusque là. Il a néanmoins l’habileté de l’enrober d’un maximum d’un contenu impulsif mais aussi de rappeler son parcours pour brandir au nez et à la barbe de tous son CV et la crédibilité qui va avec. Encore une fois Booba navigue entre deux eaux (ce n’est pas un jeu de mots) mais envoie quand même un gros indice pour la suite de sa carrière : « tu veux goûter la rue ? Suce mon pot d’échappement ». Et oui Booba et sa grosse voiture ont arpenté bien des rues, mais il semble que celui-ci accélère tout droits vers les hauteurs des charts tant pis pour ceux qui continuent de parler sur son dos, lui assure qu’il ne se prostituera pas.

Booba – Pitbull

Dur de choisir un seul couplet de ce morceau génial. Pour moi « Pitbull » ne marque pas le retour du Booba qu’on entend sur « Avertisseurs », mais ressemble quand même à une suite du classique de Lunatic. Marrant de voir comment B2O s’est dans un sens assagit entre les deux morceaux qui ont au moins huit ans d’écart. Dans « Avertisseurs », le constat est sans appel et les issues dures à identifier. On ne sait pas quel chemin a choisi l’ancien danseur de La Cliqua entre « le mauvais ou le droit », mais les paroles de « Pitbull » ajoutées au superbe clip d’Armen Djerrahian, nous laisse imaginer qu’il a pris un chemin qui se situe entre les deux, sûrement le sien. Là encore même formule que pour « Avertisseurs », un texte qui alterne entre parcours personnel et description d’un environnement social dans lequel il a évolué (« Malabar, chocó BN, sale noir : ma génération ») ou entre bon et mauvais côté de sa personnalité, le tout 100% assumé par l’intéressé. « Avertisseurs » est un couplet sans issue, mais « Pitbull » est différent en ce sens que B2O y prend plus de recul et pense même à la transmission en s’adressant directement aux jeunes (« Petit la race humaine est méchante »). Le reste c’est encore une fois Booba qui montre qu’il est encré dans son époque. Apologie de l’argent et surtout un instinct de fauve mis en avant dans une période où le capitalisme est à son apogée, il continue de rappeler qu’il est guidé par les plus bas instincts (« femelle en chaleur reste pas dans les parages où je te nique ») et dilue le tout en narrant son texte en faisant plusieurs fois références à un être élu pour briller. Booba est surtout très conscient qu’il n’a presque pas de concurrence dans le Rap français : « Dis leur que j’suis noir et blanc, 100% Bounty Killer »,, « Lyriciste agréé, c’est pour ça que Dieu m’a créé », « je suis venu, j’ai vaincu ces chiens la queue entre les jambes ». Il a beau le nier Booba prouve ici son sens de la poésie et fait étalage de sa culture générale très riche en faisant des références au mythe d’Excalibur et l’épée qui amène la foudre, la figure de proue christique à l’avant de la caravelle, le Mississipi, les Cités d’or, tout y passe. Des « rimes qui touchent au cœur, en plein sternum », ce fameux sample du « Mistral gagnant » de Renaud : tout pour toucher le plus de monde possible. A mes yeux le meilleur morceau de Booba.

Booba – Jour de paye

Le dernier single de B2O. Clairement pas mon morceau préféré du duc de Boulogne, mais il me semble nécessaire d’analyser ce morceau pour voir l’évolution Beta Omega Omega Beta Alpha. Nouveau single mais énième démonstration d’egotrip du rappeur. Les images sont beaucoup moins subtiles. Ici il jure sur l’endroit intime d’une ministre. Le dernier couplet du morceau tient quand même à démontrer qu’il est toujours un ton au-dessus du reste de ses congénères. Histoire de raviver la flamme il fait tout de même référence à « Pitbull », au ciel qu’il voudrait toucher et aussi à l’argent qu’il a accumulé durant sa carrière. Bref, Booba n’a jamais trahi sa stratégie de carrière, « jamais de prostitution » comme il disait aux côtés du 113 et du Rat Luciano.

Bien qu’il ait l’air assez suffisant sur ses derniers morceaux, l’état du Rap français ne l’incite pas vraiment à forcer son talent pour descendre du trône dont il parle à la fin de ce morceau. Toutefois malgré son statut d’indéboulonnable, de chouchou d’une certaine presse, d’homme à abattre, de génie du verbe, Booba sait mieux que personne que « même sur le plus grand trône du monde on est jamais assis que sur son boule ». Alors à lui de ne pas se trahir. Lunatic qui arrive le 22 novembre prochain nous donnera des indices.

Adrien aka Big Ad

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Adrien AkA Big Ad, Streetblogger (votre serviteur)

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    1. Pingback: Les tweets qui mentionnent StreetBlogger » Booba en cinq couplets -- Topsy.com

    2. by Lya

      Je ne suis pas fan du tout de Booba mais j'aimais Lunatic à l'époque. Je préférais Ali à B2O. Il est vrai qu'Ali est plus engagé et peut être moins cru…
      En tous cas bel article! Mon son num"ro 1 de Lunatic restera "La Lettre"!!!! Les deux sont très fort dessus!

      Maintenant on ne peux pas reprocher à B2O d'avoir de très bonnes instrus et de bien gerer son image…

      • by BigAd

        Je lui reproche pas de bien gérer son image. Au contraire je le reconnais, par contre je reproche à une certaine presse de s'en contenter.

    3. Excellent article sur B2O, on lui doit du respect.

    4. by John

      Bel article qui résume bien le tout : Booba un génie qui n'exploitera surement jamais à fond ses capacités .

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