Je me tiens entre ombre et lumière, du mauvais côté de la statue, de ce fait elle m’obscurcit la vue. Je me tiens à l’ombre de ce vieux qui me paraît méditer, à l’ombre de sa stature, à l’ombre de ses pensées. Comment mes propres méditations et mes propres pensées pourraient elles se déployer si je suis captif de son double désincarné ?

Etre à la lumière signifierait être du côté du sculpteur, comprendre la force de son geste créateur, percevoir le souffle de son inspiration.

Pourquoi a-t-il cerclé d’or le cou et les poignets, en signe de soumission, en signe de résonance ?

Pourquoi les jambes sont elles confondues en un bulbe qui se veut racine par laquelle ce vieux est immuable. Comme s’il stationnait au carrefour du temps et de l’espace, attendant probablement que l’un de ses enfants passe.

Il a l’air grave et se tient le menton. Peut-être pense-t-il à la mémoire défaillante de sa progéniture qui s’embourbe dans des sentiers que lui n’a pas parcouru ni même indiqué.

Peut être le laisse t’elle perplexe par son entêtement à se perdre, à ne pas écouter ses indications.

Lui a parcouru mille chemins sans changer de place, il est allé dans mille directions sans bouger d’un iota.

Si on lui pose la question de savoir comment, il sourit et conserve le silence.

Les questions ne sont que des réponses et les réponses des indices.

Quel mystère sont elles censées éclaircir ? Celui de la vie qui prend tous les chemins pour vous mener à son terme.

Si on lui dit que le terme n’est que le commencement il se gratte la barbe et son regard se dirige vers les étoiles.

Où vas-tu donc vieux, vers quel endroit étrange se dirigent tes pensées ?

Dans un souffle je crois l’entendre murmurer : «  Il est un pays où le silence est architecte et la parole simple ouvrier ! »

Pourtant ses lèvres n’ont pas remué, seul son regard soutient le mien intensément.

Mais vieux dis je encore quelles est cette phrase sibylline ?

Ses yeux se détournent et s’abaissent pour contempler le bulbe qui le maintient fermement ancré à ce carrefour inattendu.

Il prend une profonde inspiration crache dans ses mains et les essuient dans mes cheveux.

Je m’écarte d’un bond, les poings levés prêt à en découdre. Vieux ou non il me doit le respect et je n’entends pas le laisser se jouer de moi.

Il rit à gorge déployée. Puis se met à pleurer à chaudes larmes. Il recueille l’eau de ses larmes dans ses paumes et m’en essuie le visage.

Vas m’on enfant, dit il. Puisses-tu trouver la paix.

Je me réveille. Les volets mi-clos de la pièce me remémorent ce rêve étrange. J’oscille entre ombre et lumière, comme mon esprit le fait entre fulgurance et brouillard.

Je me lève. Le soleil baigne mon visage tandis que ma taille reste dans l’ombre. Durant un instant je crois que mes jambes se sont également confondues en un bulbe. Rapidement je me rends compte qu’il n’en est rien, elles se meuvent toujours à la recherche de mes racines.

Ma femme s’éveille et vient se placer à mon côté. Le soleil tout en restant sur nos visages éclaire à présent le bas de nos corps. Pourtant ni elle ni moi n’avons ouvert les volets.

Je la prends dans mes bras. Elle souffle dans mon cou et pose un baiser sur mes lèvres.

Le vieux se tient au dessus de la fenêtre et nous tend la main. Nous lui tendons les nôtres qu’il enferme dans les siennes.

Nous nous changeons en or et disparaissons dans celui des rayons.

J’ai enfin compris que l’ombre n’est pas le contraire de la lumière, elle est son épouse. Quant à l’espace, il est leur enfant.

Merci à Guillaume Laborde pour l’illustration

http://web.me.com/g.lab/photographie

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