A peine quinze jours écoulés et 2010 souffle déjà un air d’oraison funèbre en l’honneur d’artistes qui nous quittent un à un. Teddy Pendergrass cette semaine mais aussi Willie Mitchell, le premier roi de Memphis. Celui qui fut le mentor de Ann Peebles et Al Green parmi tant d’autres, a permis à ces artistes de sortir des tubes intemporels comme « Can’t Stand The Rain » ou « Let’s Stay Together » auquel Tarantino redonna une deuxième jeunesse dans Pulp Fiction. Dans « En Amérique », son recueil de chroniques écrites pour Rock’N’Folk et l’Echo des savanes, lorsqu’il vivait aux USA entre 1981 et 1990, Laurent Chalumeau évoque sa rencontre avec cet homme de l’ombre bâtisseur de tubes.

En lisant les quelques pages qui lui sont consacrées, on apprend qu’il étrennait déjà sa trompette à l’âge de huit ans dans les rades du vieux sud des Etats-Unis et qu’à peine cinq ans plus tard, le gamin était chef d’orchestre. Un surdoué et un travailleur au parcours rapide donc qui intégra au début des années 60 un label de Memphis nommé Hi Stax qui se spécialisait dans les instrumentaux. Très vite son nom raisonne dans la plupart des labels de la ville d’Elvis où pléthores d’artistes viennent enregistrer leurs disques. Partout on l’appelle pour arranger les cuivres pour Aretha Franklin, Neil Diamond ou Wilson Pickett. Une diversité qu’il revendique alors et qui l’aide pour sa progression.

Autre passage de sa riche carrière qu’il aborde avec le journaliste, sa rencontre avec Al Green. Les deux hommes s’étaient rencontrés lorsque Mitchell tournait avec son groupe dans une petite ville du Texas. Memphis Willie, comme le surnomme Laurent Chalumeau, prêta alors 1 500$ au futur révérend Green qui disparaîtra presque instantanément six mois durant. A la surprise de Willie Mitchell, Al Green fera au bout de ces six mois son apparition à Memphis pour lancer sa carrière. Mitchell, fort de son expérience, lui annonce alors qu’il lui faudrait dix-huit mois pour faire de lui une star. On sait que dans l’histoire de la musique moderne, des milliers de managers ont annoncé à leur poulain qu’ils feraient d’eux des stars, mais Willie Mitchell savait ce qu’il faisait. Dix-huit mois dans l’industrie musicale de l’époque, c’est presque une éternité comparé à aujourd’hui. Alors Mitchell fait répéter ses gammes à Al Green pendant quatre mois où le révérend s’impatiente de ne rien voir sortir devant un mentor impassible. Puis les deux compères s’attaquent « Can’t Get Next To You » des Temptations et l’enregistre en une nuit sans que Mitchell y trouve complètement son compte. Malgré tout le disque s’écoule à 100 000 exemplaires.

Willie Mitchell c’est surtout un flair pour renifler la destinée glorieuse des chansons qu’il produit. Dans le passage dont il est l’objet, il ressasse lui-même les exemples de deux énormes succès d’Al Green. Pour « Tired of Being Alone », il se souvient que le label trouvait la chanson trop mièvre et qu’elle ne marcherait absolument pas alors que lui était convaincu du contraire. Malgré tout, la chanson sort mais le disque ne se vend absolument pas. Soudain au bout de six mois, elle est jouée sur une radio d’Atlanta et elle se propage comme une épidémie dans tout le pays, à tel point que le label est en rupture de stock pour fournir le disque. Ce morceau écrit par Al Green, convainc Mitchell d’arrêter les reprises et de former un duo créatif avec le révérend aux mœurs encore libres. « Let’s Stay Together » autre succès d’Al Green, Willie Mitchell est allé le cherché à la force des poignets et après une semaine de travail acharné toutes les nuits entre 18h et 4h du matin. Il raconte alors le nombre incalculable de prises de têtes, de prises ratées et même de sanglots versés par Al Green au bout du bout de sa patience. Mitchell bâtit alors sa réputation d’enfoiré de première en studio mais au septième jour entre deux prises, Green fredonne d’une petite voix la chanson et Mitchell obtenant enfin le résultat qu’il voulait le somme de filer en cabine, malgré les réticences de son protégé sur de sonner comme une fille sur ce morceau. Qu’importe, Mitchell fait le forcing auprès du label encore une fois opposé à la sortie du morceau. En trois jours le morceau fait disque d’or.

Willie Mitchell donc où le tyran du studio empreint de persévérance qui ne ménageait aucun artiste, superstar ou jeune talent inconnu pour leur faire donner le meilleur d’eux-mêmes. Dans les quelques lignes que lui dédie Laurent Chalumeau, on cible exactement le type de personnage qu’était Willie Mitchell mais aussi le type de producteur. Un novateur qui construisit de ses mains une Soul chic et étriquée aux senteurs du sale Sud. Une ambivalence que Chalumeau retranscrit jusque dans l’allure et la voix du bâtisseur, roi de Memphis qui laisse son trône vacant mais un héritage intemporel et universellement partagé.

En Amérique, de Laurent Chalumeau publié chez Grasset toujours en magasin et en librairie

Peace

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