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On m’a dit tu vas voir en arrivant là-bas tu vas te noyer. Te noyer dans la lumière, te noyer dans l’abondance, te noyer dans les bons sentiments et la gentillesse des gens. Une vraie mer d’opportunités sur laquelle tu n’as aucun effort à faire pour naviguer.

C’est cette pensée qui me faisait tenir bon quand le tangage et le roulis menaçaient de faire chavirer notre frêle embarcation. Je me disais : « voyons courage, certes la traversée est difficile, les conditions effrayantes et inhumaines, mais quand tu arriveras à bon port crois moi tu ne regretteras pas de t’être embarqué ! ».

Je voyais mes camarades vomir les uns sur les autres tellement ils étaient malades, certains même faisaient sur eux. Je ne sais plus quoi de l’odeur entêtante du sel ou de celle des remugles qu’exhalait la mixtion de la miction, la défécation et des vomissements de mes compagnons d’infortune que l’eau de mer qui s’infiltrait dans le bateau faisait circuler sous nos pieds à tous, donnait le plus envie d’en finir le plus rapidement possible.

Certains ont vu la fin, pas celle de l’aventure comme ils l’escomptaient, la leur qui à du être plus ou moins rapide et plus ou moins douloureuse quand une des vagues terribles qui jouaient avec notre embarcation, comme des gamins espiègles jouent avec un ballon, les a emportés. Ce n’était pas grave nous étions tous déterminés à dribbler la mort pour se retrouver aux portes de l’eldorado, le pays tant chanté du lait et du miel, le pays où les billets poussent sur les arbres et le vent place dans ta main ceux qui sont bien mûrs et se sont détachés des branches.

J’arriverais pour les fêtes, le moment ou les billets qui pendent aux arbres se transforment en guirlandes lumineuses et en boules aux reflets chatoyants. J’arriverais au moment où les gens courent par les rues en s’embrassant, en s’offrant des cadeaux, en invitant ceux qui le désirent à s’attabler à leurs côtés pour faire bombance.

Que pouvaient bien me faire, le vent, les vagues et la frayeur, la mort, les cris et les larmes quand je savais à quoi j’étais promis. A quoi bon hurler de terreur quand bientôt mes seuls cris seraient des expressions de joie et d’allégresse.

Au moment où j’y pensais, une vague m’a surpris par sa violence et m’a projeté par-dessus bord. Par un réflexe inespéré j’ai saisi le rebord de la barque, je m’y suis accroché avec toute la force de mon rêve, mes doigts agrippaient le bois avec une telle force qu’ils se sont mis à saigner.

Des bras secourables m’ont aidé à remonter à bord.

Après des jours qui ont paru des années nous avons enfin accosté. Nous n’avons pas eu le temps de voir quoi que ce soit, ceux qui ont organisé notre voyage nous ont fait rentrer à l’arrière de camions qui nous attendaient là.

On nous a ensuite fait descendre dans un hangar, après un trajet de quelques heures et nous y sommes restés plusieurs jours.

J’ai bien vu les lumières sur les arbres mais je n’y ai pas vu les billets. J’ai bien vu les gens qui allaient et venaient les bras chargés de toutes sortes de paquets. Je n’ai pas vu leur sourire, j’ai même cru lire la peur dans les yeux de certains quand je m’approchais simplement pour leur sourire et manifester ma joie d’être ici. Une joie de courte durée.

Je n’ai pas bu de lait, je n’ai pas goûté de miel, je ne peux plus crier de joie, lorsque je tente ne serait ce que de rire, le goût du sel me revient dans la bouche.

Je te fais écrire cette lettre parce que les blessures que j’ai eues aux doigts ont empiré, il a fallu me les couper.

Je ne sais pas ce qui est le pire, d’avoir enduré tout cela pour courir après ce qui ne demeure qu’un rêve ou de refuser de croire que ce rêve ne se réalisera jamais.

Malgré tout je garde espoir, c’est pourquoi je t’écris comme je l’avais promis. Je joins une photo sur laquelle tu peux remarquer qu’il y a tout de même quelque chose qui relie ce monde de rêves que j’ai tant pourchassé et la réalité, le bonnet que je porte est semblable à ceux que nous fabriquions, quand j’étais encore à tes côtés, dans les conditions que tu connais et qui m’ont poussé à partir.

Bien à toi

Joël

Merci à Guillaume Laborde pour l’illustration

http://web.me.com/g.lab/photographie

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