Comme chacun sait, la culture hip-hop en France s’est introduite en France au début des années 80 avant d’avoir conquis les jeunes générations à travers la musique rap, qui a connu son âge d’or entre 97 et 99. A ce moment-là encore les médias véhiculaient une mauvaise image du rap et les clichés qui l’entourent mais la tendance commençait à s’inverser peu à peu pour cette culture à part entière qui a transformé le paysage musical Hexagonal.

Stéphanie Molinero, alors doctorante en sociologie de la musique, s’intéresse de près à ce courant musical pour son sujet de thèse, en se focalisant plus spécifiquement sur les publics qui constituent l’ensemble des auditeurs de rap. L’auteure devenue docteure ne se rendait pas compte alors que son enquête sociologique allait mettre un terme à certains préjugés bien ancrés dans les mentalités en plus de dévoiler la complexité des comportements des différents groupes d’amateurs de rap, ce que l’on découvre pendant la lecture de Les Publics du Rap.

Qui écoute du rap? Pourquoi ? Quel genre de rap ? Comment se considèrent les différents groupuscules d’auditeurs les uns les autres ? Qu’aiment-ils dans cette musique ? Derrière ce titre très formel se cache une dizaine de chapitres traitant des rapports entre les publics et la musique rap dans les années 2000, sous tous ses angles.

Une des raisons qui a motivé Stéphanie est la curiosité envers ce style de musique. « J’appréciais le rap et je connaissais autour de moi des personnes très différentes qui en écoutaient, […] (comment se fait-il que des personnes si différente puissent aimer la même musique ?). Comme aucune étude sociologique ne s’était jusqu’alors vraiment intéressée aux personnes qui écoutent du rap (mais davantage aux artistes, aux paroles), je me suis décidée à mener ma propre recherche. » Il est important de savoir également comment se situe le point de vue de l’auteure vis-à-vis du rap afin de déterminer non pas ses connaissances en la matière mais à l’inverse son degré de recul. « Je connais assez bien cette musique, précise-t-elle, je serais censée faire partie des amateurs de rap, mais en même temps, mon regard sur cette musique est trop distant pour que je me définisse vraiment comme telle (ce qui est plutôt bien quand on fait une étude sociologique, il faut avoir de la distance pour étudier les choses le plus objectivement possible). »

L’objectivité est d’ailleurs l’élément crucial de ce livre. Cependant il faudra d’abord se familiariser avec des concepts (de « domination », etc…), les critères retenus comme facteurs (âge, niveau social,…), un langage parfois technique pour les statistiques (dont je suis heureusement très familier) et des définitions de modes de pensées ou manières de concevoir l’art et la musique plus ou moins abstraits. En résultent de ces enquêtes des analyses extrêmement prudentes et pertinentes (quitte à être parfois trop redondantes), à chaque fois très bien argumentées. Des réponses à de nombreuses questions sur les relations rap/public(s) qui découlent naturellement d’autres réponses et des descriptions fouillées des enquêtes faites au cas par cas.

Ce qui fait énormément plaisir à lire ce livre (qui nécessite une concentration toute particulière), c’est que les résultats plaident en la faveur de la diversité des auditeurs, pas seulement les adolescents et jeunes adultes puisque le rap touche plus de monde que le français moyen peut imaginer. « Le but premier n’était pas forcément de tordre le cou au cliché : ce sont les jeunes hommes de ‘banlieue’ qui écoutent du rap (sous-entendu qu’on ne peut pas en écouter sinon), mais l’enquête me permet en effet de dire que cette image est très réductrice, et, oui, par conséquent, je donne finalement tort à ce cliché (c’est aussi un des buts de la sociologie que de combattre les prénotions) », ajoute Stéphanie.

Ce qui est aussi très intéressant dans ce livre, c’est de comprendre pourquoi certains groupes ou rappeurs, qu’ils soient ‘commerciaux’, qu’ils fassent du rap de rue, underground ou bobo, touchent plus un type de public en particulier, suivant quels critères rapologiques (lyrics, flows, thèmes, musicalité, etc…) en fonction des caractéristiques des multiples groupes d’auditeurs (cités plus haut). Tout sauf les origines ethniques, dont l’auteure n’y consacre que les trois dernières pages de manière superficielle. « Il n’était pas d’usage en sociologie de poser des questions relatives aux origines ‘ethniques’ des enquêtés, je ne l’ai donc pas fait, se justifie Stéphanie. Par ailleurs, il était difficile de mettre en place des questions à ce sujet (qui considère-t-on comme ayant des origines étrangères ? celui qui n’est pas né en France, celui dont les deux parents sont nés à l’étranger, ou juste un ? Est-ce qu’on remonte jusqu’aux grands-parents, ou plus loin encore ? Surtout, quelle signification cela peut-il avoir, pourquoi poser de telles questions ?). Pour ma part, j’ai préféré me concentrer sur les différences sociales et non les différences ethniques. »

Un point important : cette étude est centrée autour du rap français et ses protagonistes (Oxmo Puccino, Diam’s, 113, NTM, IAM, Assassin, La Caution, X-Men, etc…), le rap américain n’étant qu’évoqué par les enquêtés. « Parmi les enquêtés par entretien, il y en a plusieurs qui disent effectivement écouter plus de rap américain que de rap français. Je consacre plusieurs pages dans le livre au rap américain et j’explique pourquoi certains en écoutent plus que du rap français, pourquoi certains n’en écoutent pas du tout… Pour l’enquête par questionnaire, je n’ai pas posé de question sur les artistes américains parce que je pensais que le traitement de la question allait être trop lourd (et j’ai déjà eu beaucoup de travail avec les seuls artistes français !). » Puis l’auteure a conscience des limites de cette étude : le nombre d’enquêtés n’est pas suffisant pour être représentatif de la réalité et les questionnaires ont été distribués entre 2003 et 2004. Donc en quelque sorte ce livre donne un aperçu très complet de l’état du public rap en 2004.

Evidemment, Les Publics du Rap ne concerne pas – vous l’aurez compris – le fan de rap lambda puisqu’il en est justement le centre d’intérêt. Il s’adresse principalement aux professionnels de la musique, aux journalistes, peut-être à des curieux qui souhaiteraient comprendre le comportement du public rap et l’engouement autour de cette musique. En tout cas, volontairement ou non, ce livre démontre par un argumentaire sérieux et rigoureux une vérité qui fera taire tous les détracteurs du rap.


Plus d’informations sur http://www.iwelcom.tv/lespublicsdurap

Les Publics du Rap, Stéphanie Molinero, éditions l’Harmattan. Prix : 32.5€.

Crédit photo : Philippe Mazzoni.

About the author

Ex-rédacteur/chroniqueur pour Rap2K.com et... biométricien !

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    1. Pingback: Les tweets qui mentionnent StreetBlogger » Analyse des « Publics du Rap»  -- Topsy.com

    2. Tiens ça tombe bien je voulais acheter son livre, ça va encore plus me conforter dans cet achat. Bon article, super inétessant.

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