Lorsqu’on parle de gangs, on a tendance à localiser leur réalité ou leur imaginaire dans un décor qui serait presque automatiquement celui d’une rue américaine. Ces dernières années on a aussi parlé de plus en plus des gangs régnant sur les favelas brésiliennes. Entre ces deux pays on trouve le Salvador, au sud du Mexique, une petite république d’Amérique centrale qui compte environ sept millions. San Salvador, la capitale, et ses rues sont le théâtre du documentaire intitulé « La Vida Loca » du réalisateur franco-espagnol Christian Poveda, qui sort le 30 septembre dans les salles françaises.  Cette œuvre dure et tragique est le résultat d’une plongée de deux ans du cinéaste dans le quotidien d’un des deux principaux gangs de la ville, la Mara 18 qui mène depuis des décennies une guerre contre la Mara Salvatrucha dans plusieurs pays d’Amérique centrale.

Les maras sont nées dans les années 60 dans les rues de Los Angeles. La M18 est née dans la 18e rue de la Cité des Anges, sous l’impulsion de migrants mexicains rejoints ensuite par des Honduriens, des Salvadoriens et des Guatémaltèques. La MS a vu le jour en 1985, d’une deuxième vague de migrants salvadoriens et son nom signifie « la migration destructrice ».  Dans les années 80 puis 90 suite à plusieurs lois, les Etats-Unis renvoient par dizaines les ressortissants salvadoriens affiliés à ces gangs dans leurs pays d’origine. De retour à San Salvador, les ex-gangbangers décident de se reformer en bandes et deviennent des pandilleros. Dans un pays pauvre et en gestation comme le Salvador qui sort juste d’une guerre civile qui a pris fin en 1992, le phénomène va tout de suite prendre une ampleur importante. Il va d’ailleurs se mêler à celui des pandillas, qui sont des petites bandes locales qui se sont développés pour assurer la sécurité dans leurs quartiers pour suppléer les autorités complètement affaiblies suite à la guerre. Très vite ces pandillas vont être aspirées par les anciens membres de la M18 et de la MS qui recréent leurs gangs dans leurs pays. On peut aussi trouver la 18 (dieciocho) face à la Salvatrucha au Guatemala et au Honduras, mais cependant rien n’indique que les gangs de chaque pays soient en contact. En 2008, un article de l’anthropologue anglais Dennis Rodgers, paru dans Courrier International, faisait aussi état du développement de ces gangs au Mexique.  Au Salvador, ces bandes sont tellement développées qu’en 1997, qu’elles réussirent à kidnapper le fils du président de l’époque pour ensuite le tuer. On est sur le schéma américain avec deux bandes principales qui se font la guerre à l’image des Bloods et des Crips qui englobent autour d’eux d’autres bandes mineures, mais à la différence des USA, les maras salvadoriennes sont omnipotentes dans un pays en développement et en manque de gouvernance solide comme le Salvador.

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C’est cette omnipotence du gang et de tout ce qui y est relié dans la vie quotidienne qu’a filmé Christian Poveda. Il a suivi une pandilla de la M18, et le moins que l’on puisse dire c’est que le résultat est dur et sans appel. On suit la vie de plusieurs protagonistes, du gang et d’ONG, et très vite on se rend compte que la vie d’un pandilllero se partage entre trois activités récurrentes. D’abord celles qui sont liés directement au gang, puis celles qui en sont la conséquence, la prison et les funérailles. Il faut savoir qu’en 2007, on comptait environ 9,6 homicides par jour au Salvador. Le taux d’homicide des jeunes entre 15 et 24 ans est quant à lui, le plus élevé au monde avec 92 homicides pour 100 000 habitants ! Dur donc de ne pas échapper au gang, même lorsque l’on n’en fait pas partie. Christian Poveda filme aussi les balles perdues reçues par les autres habitants de la Campanera (le quartier de la pandilla qu’il suit). Les meurtres des membres du gang restent tout de même prépondérants et sont annoncés dans le film par le bruit d’une détonation de revolver. Un bruit auquel on s’habitue et qui déclenche chez le spectateur une certain attentisme pour s’attacher à un personnage. Une attitude qui contraste avec les larmes et les crises d’hystérie des femmes et des familles des pandilleros lors des enterrements. Avec son processus de mise en image, Christian Poveda nous fait finalement rentré encore plus de plein pied dans la vie du gang.

19159113Un gang qui régit la vie entière du quartier, à travers les situations déployées au fur et à mesure du documentaire, on se rend compte qu’il paraît être l’alternative la plus rapide d’avancée sociale. Christian Poveda filme aussi les activités d’une ONG qui tente de réinsérer les pandilleros en leur faisant tenir une boulangerie. Si l’initiative rassemble beaucoup de personnes, le gang reprend fatalement le dessus car il reste le cadre le plus ancré dans la vie quotidienne du quartier. L’attitude des autorités consolide cette situation. Il faut dire qu’au Salvador, le simple fait d’être tatoué est répressible par la loi. La culture tatouage étant un langage à part entière utilisé par les gangs, on voit à travers le film à quel point ils peuvent pénaliser les repentis du gang lorsqu’ils veulent reprendre une vie sans histoires. Il est donc très difficile de rester entre des autorités à la répression maladive et un gang qui évolue sur le seuil même de sa porte. Pour les membres de gang ou les habitants des quartiers où ils évoluent, l’horizon reste aussi étriqué et labyrinthique que les rues où ils vivent. C’est cette situation sans solution qu’y ressort du film de Christian Poveda et on ne peut nourrir que peut d’espoir sur une quelconque amélioration.

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La situation s’est d’ailleurs significativement assombrie depuis l’assassinat de Christian Poveda, il y a presque un mois. Une véritable affaire d’ampleur nationale au Salvador. Elle serait partie à la base de la mise en vente du dvd du film au marché noir alors que le réalisateur avait un accord avec la M18 pour ne faire aucun bénéfice sur son œuvre. Si il avait pu s’arranger avec une partie des membres du gang et leur faire comprendre que cette fuite n’était pas de son fait, une faction qui tente de prendre le commandement du gang a commandité son assassinat. Selon le journaliste Steeve Baumann pour l’émission de France 2 Envoyé Spécial, Christian Poveda aurait donc été la victime d’une guerre interne dans la M18. Cette opération viserait à tuer tous ceux qui ont participer à ce film de près ou de loin, membres de gang et techniciens. La vida loca n’est donc pas en mode de vie en voie d’extinction et continue de semer des cadavres sur son passage. Christian Poveda laisse derrière lui un documentaire poignant, dur, cruel et émouvant sur une population qui a bien compris qu’elle n’avait que peu de temps sur terre pour profiter des quelques plaisirs que pourrait lui procurer la vie. COURREZ VOIR CE DOCUMENTAIRE !

Peace

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