Quoi de mieux que le titre de cet opus de Mr Agaz, pour apprécier la couleur de cette aventure discographique qu’est D3CCPT (prononcez D-Trois-Concept). Ce projet de mc’s et de beatmakers a eu pour dénouement un album sorti dans sa version digitale le 16 février dernier. Ce disque est la réunion de différents artistes venus apportez des influences différentes pour créer un son frais, unique, avant-gardiste qui reste hip-hop dans le fond comme dans la forme. De plus ce projet s’est voulu ambitieux puisqu’il à pour invités les Américains Black Milk et Guilty Simpson, mais aussi Monsieur Sly Johnson ou Off Mike du crew Jazzefiqq. Le tout sous la houlette de jeunes producteurs ambitieux et vous obtenez un disque vraiment surprenant. C’est donc avec deux mc’s du groupe (Kwame et Vestat) que nous avons discuté des rouages et de la génèse du projet. En attendant courrez l’acheter !

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Pouvez-tout d’abord présenter le projet ?

Kwame : D3CCPT (D3 Concept) c’est trois mc’s, Kwame ,moi-même, Vestat et Emer Gea, ainsi que deux beatmeakers : Tayreeb et Kapt10 Zebon. C”est un projet qui a démarré en novembre 2007, par le biais d’une mixtape de vingt-six titres,disponible en téléchargement. On a continué avec un maxi qui s’appelle “Psycho” avec Guilty Simpson. Puis en février dernier on a sorti l’album, aussi disponible en download et qui s’appelle The Movement.

Comment vous est venue l’idée de ce projet ?

Kwame : Je venais de terminer mon album qui s’appelle Le Bien ne Fait Pas de Bruit et j’avais envie de faire quelque chose de différent. J’étais parti sur la base d’un EP et qui finalement n’est pas sorti. Il y avait cinq titres dont deux productions de Black Milk que je n’ai pas utilisé. En fait je voyais qu’avec Vestat et Emer Gea, on avait les mêmes délires et que ça accrochait bien, donc on s’est dit “pourquoi pas faire un projet en commun ?”. De là a découlé D3CCPT qui au début s’appelait D3 1.0 .

D’où vous vient cet amour pour le son de Detroit ?

Vestat : C’est d’abord un amour pour le son avant d’être un amour pour le son de Detroit, et à préciser un amour pour le bon son. Il s’avère que ces derniers temps, l’émulation vient plutôt de Detroit en ce qui concerne le son qu’on aime. C’est à dire que pour le mc on va retrouver une démonstration technique et pour la musique quelque chose qui fait penser au son de New York dans les années 90, mais avec une touche qui fait l’originalité de la ville et du son qui lui ressemble. Froid, métallique, industriel, âpre et très dur. Quand on regarde l’album de Slum Village fait par Black Milk (Ndlr : Detroit Deli (A Taste of Detroit) sorti en 2004), on se rend compte qu’il est beaucoup moins soulful que ceux produits par Jay Dee, mais c’est aussi les facettes qu’on l’a vu naître à Detroit, qui est une ville connue pour la Soul (Ndlr : c’est là qu’est né le légendaire label Motown), mais aussi pour ses morceaux de Techno. C’est donc l’astucieux mélange entre le boom bap new-yorkais qui est une base pour le son dans n’importe quelle région que ce soit où on peut te sortir comme référence The Message de GrandMaster Flash, Biggie, DITC… et nos backgrounds.

Kwame : C’est pour ça que s’appelle D3 Concept, c’est-à-dire “Différents 3” car ce sont trois backgrounds différents, trois styles différents… On aime le même son mais on a pas les mêmes sources d’inspiration, ni le même background, donc on a utilisé nos trois facettes pour synthétiser ça et faire cet album qui s’appelle The Movement.


Justement, quelles sont vos influences ?

Kwame : Elles sont assez bigarrées, dans le sens où Emer Gea aime beaucoup plus la Soul, la New Jack. Vestat est très New York, boom bap, il est vraiment dans ce délire là et justement il est arrivé au son de Detroit par l’évolution qu’a eu ce son là. Moi j’ai un background un peu plus electro, car j’ai grandi avec Def Jux, et je suis plus dans ce genre de son progressiste. Donc trois background différents, “Différents 3” donc D3CCPT.

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Vous pouvez nous remémorez vos parcours individuels ?

Kwame : En fait avant de m’appeler Kwamé, je m’appelais Féroce. J’avais sorti un maxi titré Mon Hip-Hop avec des prods de Drixxé et Tacteel. Ensuite les études, puis l’envie est revenue et j’ai travaillé sur mon album Le Bien ne Fait pas de Bruit avec des mecs comme Kenn Starr, Jeff Brown, Scienz. L’album est sorti en 2007, et ensuite j’ai enquillé sur D3CCPT.

Vestat : Ma première apparition discographique est sur l’album des 2 Bal 2 Neg, 3x plus Efficace. J’ai ensuite signé sur un label qui s’appelle Pias et enchaîné avec deux maxis. J’officiais sous le nom de Basic avec mon collègue nommé Endo. Après on s’est retrouvé chez DJ Poska sur la structure Funky Meestro. On a sorti un maxi. Suite à ça je me suis discret pendant plusieurs années. J’ai fait plusieurs apparitions sur des mixtapes de dj’s hexagonaux. Ensuite je suis revenu sur l’album de Kwamé. Puis ensuite, D3CCPT. Là il y a un album et une mixtape solo qui arrive.

Kwame : Emer Gea a fait partie de la clique Rimshot, ensuite il est parti aux USA à Atlanta où il a développé son côté beatmaker. Il est revenu en France par la suite, il y a quatre ans. Il a monté sa structure CubeForm avec Kapt10 Zebon. C’est dans son studio qu’on a enregistré tout l’album. Puis l’année dernière, il a sorti une mixtape  Il prépare son album solo en ce moment.

Je voulais revenir aux collaborations qui figurent sur cet album. Comment avez-vous rencontrés Off Mike et comment s’est faite la collaboration ?

Vestat : C’est un des membres actifs d’un collectif qui s’appelle Jazzefiq et qui réunit des dj’s. C’est d’abord un ami de longue date avant d’être une collaboration sur un disque. Pour nous ça coulait de source bien qu’il se soit tardivement mis à rapper, et qu’on le connaît plus en tant que producteur. Nous, ce qui nous intéressait de faire, c’est de le mettre en avant en tant que MC. Puis en même temps c’est la famille comme on a coutume de dire.

Kwame : C’est surtout assez symbolique, car Off Mike est un activiste et la track sur laquelle il a posé est “The Movement”. C’était donc logique qu’il y participe et hautement symbolique.

Même question pour les collaborations avec Black Milk et Guilty Simpson.

Kwame : Comme je t’ai dit au début, il était censé bossé sur mon EP. A la base je connaissais bien son manager, Hex Murda, avec qui je suis toujours resté en contact au cas où je voudrais faire un projet. Donc je l’ai appelé pour lui dire que je voulais bossé avec Black Milk, il m’a donné son  numéro et je l’ai appelé. Au début je voulais l’engager en tant que beatmaker, puis finalement on a préféré l’avoir en tant que MC, d’autant plus que ça représentait aussi un énorme défi pour nous de rapper en anglais. On lui a envoyé quelques prods, il a kiffé. Pour  Guilty Simpson, ça s’est fait directement par MySpace. On lui a soumis la prod, il a kiffé la prod tout de suite et il a posé son couplet. Mais la cerise sur le gateau c’est le fait qu’une fois arrivés à Paris, on a pu les ramener tous les deux au studio pour leur faire enregistrer les morceaux en live. C’est pas quelque chose qui s’est fait uniquement via Internet.

Comment vous avez fait pour construire une réelle connection avec ces artistes, car souvent on a l’impression que les Américains se moquent complètement de ce genre de feat…

Kwame: C’est clair que c’est souvent le cas ! Il faut dire les choses comme elles sont. Après on a fait en sorte d’être pris au sérieux, de pas faire un truc de fan boy. On a vraiment voulu construire quelque chose d’artiste à artiste. On leur a soumis le projet de A à Z, on leur a montré qu’on était carré. Quand ils sont venus en studion, ils ont vu qu’on rigolait pas et qu’on y tenait beaucoup. D’ailleurs on a fait reposer Black Milk car ça plaisait pas. Il a complètement capté le délire et il a recommencé. On était vraiment content au final.

Je trouve que c’est important de noter cela !

Kwame : Fallait aller au bout du concept et être ambitieux. C’était un des buts du concept, c’est-à-dire monter le standard.

Que représente ces artistes pour vous ?

Kwame : Euh… On pourrait dire une source d’inspiration, mais c’est pas exactement ça. Ce sont des exemples à suivre en tant qu’indépendants. J’ai beaucoup de respect pour Black Milk sur la manière dont il a réussi à développer sa carrière. Il est extrêmement intègre dans sa manière de travailler, il ne lâche jamais rien et en plus il a une vraie fraîcheur. c’est quelqu’un qui reste simple, qui kiffe. Pareil pour Guilty Simpson, c’est quelqu’un de vraiment terre à terre. Pour moi c’est l’archétype d’artiste que je kiffe : très simple tout en restant focalisé sur leur travail. C’est un inspiration pour moi dans ce sens là.

Vestat : Ils n’ont pas ce discours aigri du style “on est pas à notre place…”. Ils font en sorte de faire aboutir leur son, de lui donner un parti pris. Tu reconnais tout de suite l’empreinte vocale de Guilty Simpson , son flow et ses textes. Pareil pour Black Milk, tu reconnais tout de suite sa musique et pourtant il n’a rien inventé. c’est une sorte de Primo de Detroit.

Kwame : Il dit d’ailleurs dans le premier morceau de Tronic qu’il est fan de Primo.

Vestat : Qui ne l’est pas d’ailleurs ! Il a réalisé la moitié des classiques  !

Tu me feras pas dire le contraire ! C’est impossible pour moi de te contredire !

L’influence de Detroit se ressent-elle aussi dans les textes et les thèmes que vous avez développé sur cet album ?

Tous les deux : Non pas du tout.

Vestat : On est Parisiens, on est Français, on ne vit pas à Detroit. C’est très important de le dire. On a juste rappeler une couleur. Ca aurait pu être New York, Chicago ou même Singapour, ça aurait été pareil !

Kwame : L’influence est surtout musicale mais au niveau des textes ça n’a rien à voir.

Qu’elle est la différence lorsqu’on approche le beat en français ou en anglais ?

Kwame : C’est plus instinctif en anglais. Tu vas toujours écrire ton truc, le travailler… En anglais c’est plus au feeling, alors qu’en français c’est plus structuré.

Vestat : En français, tu paies les images faciles, les métaphores foireuses, alors qu’en anglais ils te font grâce de ça et en plus c’est pas très grave. Tu l’entends quand t’écoutes Black Milk par exemple. Ce que les Américains appellent les lyricistes, ce sont ceux qui savent bien décrire des situations. On a plus de mérite qu’eux en ce qui concerne la qualité de nos textes. S’ils pouvaient comprendre nos textes, je crois que ce serait un cap en plus.

Comment vous faites pour mélanger les deux langues sur un même morceau ?

Kwame : Pour Emer Gea, c’est assez facile parce que c’est comme ça qu’il fait depuis longtemps, même quand il parle. Pour moi, je me suis aperçu que je trouvais mes refrains plus efficaces en anglais. Fallait que ça sonne et que ça accroche et c’est plus facile en anglais. Même pour l’écriture du refrain c’est plus facile. J’ai pas cherché midi à 14h, on s’est concerté quand je sentais que c’était mieux de le faire en anglais.

Vestat: En plus ça nous donne la possibilité d’avoir plus d’ouverture. Par exemple en Allemagne, ils vont comprendre la musique et les refrains et c’est l’essentiel. Ca peut nous permettre de traverser plus facilement les frontières. Tu peux pas prendre meilleure navire que la musique et les voiles comme refrain. Après si ils veulent se prendre la tête sur les couplets, ils peuvent toujours sortir les dictionnaires de français. Ca nous permet d’aller droit au but au niveau de l’étranger. Ici, on risque peut-être de nous le reprocher mais bon en même temps on s’en fout.

Justement vous n’avez pas peur d’être marginalisé en vous axant sur les influences Detroit et en rappant en anglais ?

Vestat : C’est un parti pris ! Quand tu regardes bien on a fait ça qu’avec les américains. Ca leur permet à eux de comprendre la vision française du délire. Je n’ai jamais trouvé intéressant de faire des feats anglais/français. Quand tu rencontres le mec généralement, il en a rien à foutre car il comprend rien à ce que tu chantes et ça le touche pas. Ensuite, l’anglais ça sonne d’une manière qui fait que toi tu vas te sentir handicapé sur le morceau même si tu es un tueur atomique ici. Ca sortira moins bien que l’anglais. C’était une façon de rendre légitime le fait de faire le morceau : sur leur terrain, avec leurs armes on fait un morceau avec eux.  En studio, ils avaient pas l’impression de faire une fleur à des frenchies, ils ont vu qu’il y avait du sérieux et du flow donc ils ont dit “ok on y va !” . La preuve on a avait déjà fait le morceau avec Black Milk. Quand il est venu en studio il a réécouté, il s’est levé et a voulu refaire son couplet. Juste avant on avait une discussion sur la France où on lui expliquait qu’ici aussi on pouvait un peu être “ébreché” et qu’on peut avoir des lyrics très crades. La preuve sur les blogs anglo-saxons, suédois, japonais, tchèques, les gens se demandent d’où on vient.

Kwame : Beaucoup croyaient qu’on venait de Detroit. C’est pour ça qu’on a dû retravailler le logo et y mettre le “3” d’ailleurs. Pour revenir à ta question, on peut dire qu’on s’attendait aux réactions négatives de mélanger l’anglais et le français. On sait que les gens sont très chauvins, qu’ils ont du mal avec le mélange anglais/français ou que ça peut choquer qu’un Français rappe en anglais. Les gens oublient aussi qu’avant on a sorti des vinyls, et on est pas stupide, on sait que le vinyl ne marche pas en France et que pour l’exporter il faut un morceau en anglais dessus. C’est aussi simple que ça, c’est de la pure logique.

Vestat : Ladjha  à côté de moi, met l’accent sur quelque chose d’important : ce qu’on fait en anglais on peut le faire en français, stop ! C’est le même principe, c’est la même bouche.

Ladjha (du label Pachyderm Strike) : C’est surtout que l’approche du hip-hop est globale. A partir du moment où tu fais quelque chose en français et qu’il y a une reconnaissance par rapport à ça, tu peux le faire en anglais car c’est une approche différente qui fait évoluer le hip-hop. Donc les gens qui connaissent les artistes, les jugent sur une carrière entière et pas simplement sur un album qu’il soit anglophone ou francophone. Moi je juge Kwame, Vestat ou Emer Gea sur la totalité de leur carrière, et moi j’ai vu beaucoup de gens en anglais qui mettent du monde à l’amende car ils le font bien.C’est la qualité qui doit primer et pas la langue.

Quels sont les thèmes que vous avez développé sur l’album ?

Vestat : C’est un peu la trinité : amour, sexe et rap’n’roll. Non je plaisante mais c’est un peu ça. C’est-à-dire que tu vas retrouver des morceaux qui ont la texture de l’egotrip. Avec le morceau “You & I” tu retrouves  ce qui traite de l’amour sous différents aspects, l’horizontal comme le vertical.

Kwame : On a fait aussi un peu dans le spirituel puisqu’on a un morceau qui s’appelle “Elevation” où on parle de nos croyances, on a des textes un peu plus conceptuels comme “Galaxy” où on fait le parallèle entre notre crew et le reste de la galaxie hip-hop. Puis on a beaucoup de textes egotrip car cet album a été pour nous l’occasion de se lâcher un peu à la différence de la mixtape où on s’était vraiment pris la tête sur les morceaux et l’écriture. Pour cet album on a vraiment voulu être efficace.

Qu’avez-vous recherché pour les productions ?

Kwame : On a voulu quelque chose de frais et “d’avant-garde” car on voulait pas faire quelque chose de commun. D’ailleurs le plus important pour nous n’était pas forcément de faire du son de Detroit. Il y a des sons comme “Hot Shit” ou “Absolute Belta” qui sonne beaucoup plus Dub Hop qui est un nouveau son qui émerge de plus en plus en Europe avec des gens comme Rusty… Moi en particulier j’y suis vachement sensible et j’ai voulu faire partager ça à mes partenaires et aux autres, et ça revient au fait que D3CCPT c’était trois entités avec plein de petites choses qui vont dedans et que donc cet album est vraiment varié puisque “You & I” sonne très Slum Village première époque, “Absolute Belta” sonne très futuriste, des sons très Detroit à la Black Milk comme “Galaxy” ou “Control” qui sont vraiment costaud. On a voulu varié les plaisirs tout en restant frais !

Vestat : Il y a d’ailleurs des morceaux qu’on a pas mis dans l’album. On a vraiment privilégié ce qu’on trouvait le plus véritablement frais. On est parti au charbon pour faire un truc vraiment bon. Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il ya deux versions de “You & I” !

Kwame : Cet album a aussi été l’occasion de fédérer des nouveaux talents en ce qui concerne les beatmakers. Tayreeb a fait presque la moitié de l’album mais il y a aussi eu Everydayz qui nous a tapé dans l’oeil et qu’on a gardé pour le maxi de remix. Fulgeance qui vient de la scène electro avait adoré le maxi “Psycho” et voulait vraiment bossé avec nous et a fait “Absolute Belta”. Il y a Green qui est un ami de Vestat et qui a été une grosse surprise pour moi. Barrio Masta, même chose qui nous a contacté via MySpace. On voulait vraiment découvrir de nouvelles choses et trouver des nouveaux talents. J’insiste sur le fait qu’ils sont tous Français et je suis assez fier du travail qu’on a fait sur ce point là. On a des feats américains mais tous les producteurs sont des nouveaux talents français !

Merci à vous !

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Plus d’infos sur leur myspace http://www.myspace.com/detroitconcept

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Adrien AkA Big Ad, Streetblogger (votre serviteur)

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