D’habitude on se méfie pas mal des albums posthumes, on en a eu la très mauvaise expérience avec l’héritage de 2Pac : fonds de tiroirs rafistolés grossièrement conduisant à des albums bâclés aux instrus inadaptés, prises de voix approximatives à l’authenticité indéterminée (on n’est pas à l’abri d’une imitation), collaborations virtuelles hautement improbables, bataille judiciaire pour l’attribution des droits d’auteur… D’où cette appréhension à chaque qu’un projet posthume apparaît dans les bacs.

Sauf que lorsqu’on parle de Jay Dee aka J Dilla, c’est le sentiment inverse qui se produit : on veut à tout prix écouter les dernières beats de son vivant et continuer rêver de ce que serait le rap game aujourd’hui si ce génie était encore en vie. Parce qu’il fut un immense producteur, membre de The Ummah, un des piliers du mouvement Soulquarian; Parce qu’il a partagé la vedette du label Stones Throw avec Madlib tout en développant à son échelle la scène hip-hop de Detroit et en restant à l’écart de l’élite de producteurs ultra-friqués; Parce que sa musique, intemporelle, a plusieurs fois évolué en créant des nouvelles tendances. Il était réellement une icône underground inspirant le respect le plus profondément solennel qui soit. Avez-vous déjà en toute honnêteté écouté un instru passable, voire mauvais, de Dilla ? Hein ?

Moi jamais. Du coup, je m’arrache n’importe quel disque pourvu qu’il possède un de ses instrus édités post-mortem (BORN LIKE THIS de DOOM, Yancey BoysCarte Blanche de Phat Kat, Ode to the Ghetto de Guilty Simpson et bien d’autres encore), même s’ils figuraient sur Donuts! Alors imaginez ma tête lorsque j’ai vu Jay Stay Paid (Nature Sounds), l’ultime recueil des derniers travaux de James Yancey… Faites resonner les sirènes!

Déjà, le titre Jay Stay Paid rend justice à J Dilla puisqu’il fait écho à Pay Jay, le fameux album solo annulé à cause de la faillite de la maison de disque MCA en 2003 (lire la chronique du bootleg pour plus d’infos). C’est sa mère, Maureen ‘Ma Dukes’ Yancey, qui est à l’initiative de ce projet et Pete Rock, l’un de ses maîtres, qui a géré la sélection des titres, en prenant comme concept celui d’un mix pour la radio KJAY FM. Quasiment la totalité des beats qui composent ce disque ont été créés peu avant la mort de J Dilla, sauf le single “See That Boy Fly” avec son jeune frère Illa J et Que D posant sur un beat éthéré et lounge. Illa J fut la seule personne au monde a avoir pu disposer en guise de leg tout un lot d’instrus de dix ans d’âge pour son album Yancey Boys (lire la chronique).

Pour reprendre le commentaire métaphorique que j’ai posté sur le blog de SoulBrothaMusic, Jay Stay Paid, c’est comme rentrer dans l’atelier d’un illustre peintre décédé, laissé tel quel depuis sa disparition. On contemple, admiratif et religieusement, ses toiles inachevées qu’il a esquissé à l’article de la mort et d’autres travaux en cours. Beaucoup d’entre elles n’ont donc pas eu de couche de vernis, mais même si elles ne reluisent pas comme elles devraient l’être après quelques détails de finition et un vernissage complet, leur aspect imparfait est saisissant en l’état. On dit souvent que les oeuvres d’un artiste mort cotent plus que de son vivant, ces beats pour la plupart inédits de J Dilla ont une valeur inestimable aux yeux de passionnés. Ce que l’on peut en dire de ces plus de 20 courts instrumentaux, c’est qu’ils auraient pu définir encore une nouvelle évolution stylistique de J Dilla, que l’on ne verra malheureusement pas s’appliquer dans le hip-hop. On regrette tous Dilla, cependant on est très content de pouvoir profiter de ce disque et tous ces beats qui vont je suis sûr continuer d’inspirer tous ses fans. C’est ce que j’invite tout le monde à faire, ça vaut mieux que de lire tout ce je pourrai raconter sur cette bonne trentaine de DillaDillaDilla beatsbeatsbeats.

Puisque l’on se recueille en écoutant Jay Stay Paid, ce n’est ni le moment et cette chronique ni l’endroit pour se plaindre de tel rappeur qui n’a rien à faire sur ce disque, sous prétexte qu’il n’a pas travaillé avec Jay Dee de son vivant. Il vaudrait mieux s’imaginer avec qui d’autre il aurait pu taffer… Lil Fame des M.O.P., samplé sur “Make’Em Envy” (extrait de Ruff Draft), est un bon exemple de par son tempérament, dynamisant les deux beats mis bout à bout sur “Bloodsport“, un schéma que l’on retrouve sur “Dilla Bot vs The Hybrid” avec Danny Brown. DOOM pose un petit couplet sympathique sur “Fire Wood Drumstix” et Blu quant à lui ne prête juste sa voix que pour répéter quelques phrases sur “Smoke“, comme s’il était un ‘scratch ‘. Frank Nitte et Black Thought sont objectivement de très bons choix, sa prestation du second sur “Reality TV” sur fond de sample guitare latino est des plus remarquables, tout comme la paire réunissant Havoc des Mobb Deep et Raekwon sur “24K Rap“, Raekwon qui d’ailleurs a perçu des beats que lui a laissé Dilla en main propre pour figurer sur Only Built 4 Cuban Linx 2. Hâte d’entendre ce classique annoncé.

Ce qu’il y a moins de nouveau sur Jay Stay Paid, ce sont les reprises de certains instrumentaux que l’on a déjà pu entendre sur d’autres disques de rap. Je pense à “Make It Fast” qui a servi à Guilty Simpson pour la BO de B-Ball Zombie War (lire la chronique), “Digi Dirt” avec l’ami Phat Kat pour “Put A Stamp On It” d’Akrobatik (lire la chronique) et “CaDILLac” le “Hip Hop Quotables” de A.G. en moins bonne qualité de son. Rien de dramatique puisque les rappeurs sont différents, ce qui change la donne.

Il faudra bien que j’arrête de parler J Dilla sinon ça va durer pendant des heures, et ça ne sera jamais assez. J’ai envie de dire alors : “aller écouter les volumes 5 & 6 de Beat Konducta de Madlib” lol. Il y a des moments où il faut juster écouter sans rien dire, c’est le cas de Jay Stay Paid. On ne peut que saluer cette oeuvre qui contribue à sa légende. Il ne manque plus que sa canonisation…

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Ex-rédacteur/chroniqueur pour Rap2K.com et... biométricien !

  • Raekwon à la Bellevilloise
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  • J Dilla: Still Shining Documentary
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