Il vit en de l’autre côté de l’Atlantique, il est producteur de hip-hop, il est signé là-bas chez l’indé Fat Beats Records, il collabore avec des pointures de l’underground et même mainstream, il a sorti deux excellentes mixtapes Atmosphere Airlines et il est français : il se surnomme DeLa et son album Change of Atmosphere vient d’être distribué en France depuis fin Mai. Connexion à distance avec ce jeune beatmaker frenchy qui importe sa musique dans son pays natal (si l’on peut dire).

    Peux-tu te présenter en quelques mots et nous dire comment tu es tombé dans la marmite hip-hop?

Je suis un producteur originaire de Cergy-Pontoise en île de France, je m’appelle Dela. Ça fait une douzaine d’années que je fais du son, et je viens de sortir mon premier album, Changes Of Atmosphere, en collaboration avec Drink Water Music, PadBleM et Fat Beats.

    Quand as-tu commencé à faire du son? Avec quel matos ?

J’ai commencé à faire des beats en 1997, mais je faisais déjà un peu de musique. J’ai commencé à jouer de la guitare quand j’ai eu 10 ans, puis un peu de basse et de batterie. Au collège j’ai rencontré un ami qui voulait monter un groupe de rap. Il savait que j’avais déjà un pied dans la musique, alors on a commencé à se retrouver chez moi pour faire des morceaux. Au début on ne savait pas vraiment comment s’y prendre, je me retrouvais à enregistrer des samples sur des cassettes audio, ou à mettre du scotch sur des disques vinyle pour qu’ils jouent en boucle. Puis j’ai mis la main sur un ordinateur et j’ai commencé à produire grâce à un programme midi basique livré avec ma carte son. Plus tard j’ai laissé tomber l’ordinateur et je suis passé à l’ASR-10 d’Ensoniq, puis à la SP1200 et enfin à la MPC.

Tu es Français résidant en Amérique du Nord, est-ce que cette migration t’a donné du recul par rapport à ton regard hip-hop en France ? Que penses-tu du rap français et sa tournure actuelle d’ailleurs ?

Pour être franc, ça m’a surtout déconnecté. Je ne suis plus trop au courant de ce qui se passe en France. J’espère rattraper mon retard la prochaine fois que je rentrerais. Le dernier album de rap français que j’ai écouté était celui d’Oxmo (L’Arme de Paix, NdR), mais je n’ai pas vraiment accroché. J’ai envie d’entendre Oxmo sur de bonnes prods rap, même si je comprends qu’il ait eu envie de passer à autre chose. Il y a aussi l’album de Square Lohkoh, que j’ai hâte d’écouter. Mais en règle générale j’ai été plutôt déçu par le rap français ces dernières années. On dirait que les artistes qui ont du fond, n’arrivent pas à y mettre la forme, et vice-versa. Ça commence à faire longtemps que je n’ai pas entendu un album, ou un nouveau talent qui m’ait vraiment plu, mais je ne désespère pas. Je suis un fan des Sages Poètes, et du Time Bomb de la grande époque, mais j’ai du mal à retrouver cette fraîcheur dans le rap français de nos jours.

Tes mixtapes et ton album Changes of Atmosphere ont été suivis par divers website cainris comme OkayPlayer et HipHopDX, avec de bonnes critiques à la clé. Qu’est-ce que ça t’a fait d’avoir du soutien du pays natal de la culture hip hop ?

Les mixtapes et l’album sont vraiment tournées vers l’international, puisque la plupart des invités y sont américains. En tant que Français ce n’est pas évident de mettre un pied dans le marché américain, et c’est vrai que c’était l’un de notre buts avec cet album. J’avais déjà travaillé avec un tas de labels européens et japonais, mais pas vraiment aux US. Donc, c’est vrai que c’est gratifiant d’avoir un peu de reconnaissance là bas. Même si le plus dur reste à faire… Et puis, au final, le plus important c’est que des gens apprécient cet album, peu importe qu’ils se trouvent au Japon, en Europe ou aux États-Unis.

Cet album est très réminiscent du Golden Age du rap US, avec de grosses influences des The Ummah (Tribe Called Quest et J Dilla), De La Soul, Lord Finesse, Pete Rock et Jay Dee bien sûr (tu revisites son “Won’t Do”). L’as-tu conçu par nostalgie, pour montrer qu’on est toujours capable de recréer aujourd’hui cette vibe ‘timeless’  et ce groove d’antan ? Raconte-nous dans quel état d’esprit as-tu conçu cet album, d’où t’es venu ce désir de changer d’atmosphère pour revenir à ce qui se faisait avant.

Non, en fait ce n’est pas vraiment par nostalgie. Le problème qui s’est posé à moi, c’est que que ça fait plus d’une dizaine d’années que je produis, et que je voulais que ce premier album représente la musique que j’ai pu faire durant toutes ces années. J’étais partagé entre l’envie de tenter de nouvelles choses, et le désir de faire un album qui ressemble à ce que j’ai pu faire depuis mes débuts. Beaucoup d’instrumentaux que j’ai utilisé pour cet album dataient de quelques années, je les ai retravaillés et remis à jour pour l’occasion. Quoi qu’il en soit je ne suis vraiment pas du genre à suivre les modes. Même en me forçant je n’y arriverais pas. Je ne sais jamais à quoi va ressembler mon prochain beat, je laisse l’inspiration me guider. Et comme mes plus grosses influences sont celles que tu as cités (The Ummah, Pete Rock, Finesse…), forcément ça s’entend. Mais j’écoute un peu de tout, de Kanye aux Neptunes en passant par T-Pain, j’ai des goûts plutôt éclectiques.

Ton disque contient une foule de poids lourds américains comme Talib Kweli, Termanology, Elzhi des Slum Village, Blu, J-Live, le légendaire Large Pro… Comment les as-tu rencontré et convaincu de poser sur tes sons ? (en espérant que tu n’as pas trop déboursé pour les faire venir lol). As-tu des anecdotes à nous raconter sur leur façon d’écrire ou sur ta relation avec eux ?

Pour chaque featuring c’est une histoire différente. On a rencontré à peu près la moitié des artistes, il y en a qu’on a capté par le net, et pour d’autres j’ai laissé les labels gérer. Au final on a fait 90% de l’album à distance, en envoyant les sons par email, les artistes nous renvoyaient les sessions avec les vocaux sur le net ou par dvd. C’était ça ou attendre qu’ils viennent sur Paris à l’occasion d’un concert, mais ça m’inquiétait de faire venir un artiste en studio à une heure du matin après un concert de deux heures, qu’il écrive et pose quelque chose sur place, ça ne me disait rien. On l’a fait avec Supastition parce qu’on avait un peu de temps le lendemain de son show, et qu’il avait déjà écrit le morceau, mais pour les autres on a préféré le faire à distance et leur laisser le temps, qu’ils soient vraiment contents de leurs couplets. Pour ce qui est de les convaincre, je me suis contenté de leur expliquer le projet et de leur envoyer le son sur lequel je voulais qu’ils posent, l’essentiel c’était qu’ils aiment le concept et qu’ils soient motivés. La plupart du temps, la seule consigne que je leur donnais était d’éviter les égotrip. D’autres fois je n’ai donné aucune instruction, mais j’ai posé un ou deux scratches sur le morceau pour orienter le thème d’écriture. C’était très important pour moi de ne pas me retrouver avec 14 morceaux freestyle. Je voulais aborder un tas de thèmes différents, pour donner une vraie profondeur à l’album.

Penses-tu pouvoir rester en contact avec certains d’entre eux de ces artistes à l’avenir ? Y a-t-il d’autres mecs à qui tu as proposé de participer à ton album mais qui ont du décliner pour X raisons ?

On a parlé de faire un album ensemble moi et Supa. Pour le reste des artistes, on reste en contact pour la plupart, et si on doit retravailler ensemble ce sera un plaisir. Mais c’est un travail énorme de gérer autant de featurings, et je ne sais pas si je referais un album avec autant d’invités. En tout cas le prochain sera quasi-instrumental, c’est officiel ! Il n’y a pas vraiment eu d’invités qui ont décliné. Il y a certains artistes avec qui on a pas réussi à rentrer en contact, pour ceux là ça sera pour le prochain album !

On ne compte qu’un seul titre francophone sur ton album, celui avec les Nubians (toujours aussi agréables à écouter), comment se fait-il alors qu’on des rappeurs français comme Oxmo, Réel Carter ou Daz-ini qui auraient très bien pu avoir leur place sur Changes of Atmosphere?

J’essaye de mettre au moins un titre francophone dans chacun de mes projets. Pour Changes Of Atmosphere, les Nubians nous ont semblé être le choix parfait, car bien qu’elles soient françaises elles ont eu un succès énorme aux US, et Phinydee de Drink Water Music, qui est à l’origine de ce projet, avait insisté dès le début pour que cet album soit orienté vers l’international, avec principalement des invités américains. En plus je suis un grand fan des Nubians, donc c’était une superbe rencontre. Il y a aussi Meemee Nelzy, qui fait le refrain de Chill et une interlude, qui est française. Mais inviter plus de français ça aurait été le risque de se fermer les portes des labels et distributeurs US. On n’a vraiment pas fait cet album dans le but de se remplir les poches, mais faire un trop grand mélange français / US ça aurait carrément été un suicide commercial. Je préférerais faire un autre album, cette fois exclusivement avec des invités français. Ça fait un moment que j’y pense.. un jour peut être.

Même si tu parais être très ancré dans les années 90 comme toute notre génération, y a-t-il pourtant des artistes ou producteurs actuellement (ou albums) qui t’ont impressionné ces dernières années (tout en répondant à tes critères en matière de rap) ?

Il y en a même beaucoup. J’aime beaucoup Wayne, les trois premiers albums de Kanye. Le dernier album que j’ai écouté en boucle c’est celui de The Dream. J’ai aussi bloqué sur certains titres du Rick Ross, même si j’aime pas vraiment ce type, c’est plus pour les prods. Et puis sinon, Blu, Jay Electronica, Elzhi bien sûr… Au final je n’écoute plus tant de rap 90s que ça.

Aux States, tu es sorti chez Fat Beats et cette signature est une première pour un artiste hip-hop français. Réalises-tu ta chance ? En France, tu es en licence avec le label indé PadBlem. Qu’est-ce qui t’a plu chez cette petite structure pour accorder cette licence ?

Pour tout te dire, on a été assez déçus par Fat Beats. Leur distribution n’a pas vraiment été a la hauteur de nos espérances, je pense qu’ils auraient pu faire beaucoup mieux avec l’album. Mais c’est vrai que c’est quand même un plus d’avoir l’étiquette Fat Beats. Rétrospectivement la production de l’album a mis beaucoup de temps, il s’est passé beaucoup de choses. En 2006 on n’était pas très loin de signer chez Rawkus, mais le label s’est de nouveau cassé la gueule. Au final j’ai appris que ce ne sont pas forcément les labels les plus prestigieux qui travaillent le mieux. En ce qui concerne PadBleM, c’est un peu différent : l’album devait sortir en janvier sur KIF Records. Les contrats étaient signés, le disque prêt pour le pressage. Après plusieurs mois de non-réponse à nos mails et coups de téléphone, KIF m’envoie en mars dernier un bref message myspace pour me dire qu’il avait décidé de ne pas sortir le disque. Le lendemain, je vois Enz de PadBleM, et après lui avoir raconté ça, il me répond qu’il est prêt a sortir l’album pour nous via PadBleM. J’en ai parlé à Phinydee, et on s’est dit que malgré les petits moyens de PadBleM, c’était bien plus intéressant de travailler avec des gens motivés comme Enz, qu’avec un tas d’autres indés qui sont finalement autant dans le business pour l’argent que les majors.

Question bateau : maintenant, quels sont tes projets d’avenir ? comment comptes-tu faire évoluer ton style ?

Je viens de commencer à travailler sur un nouvel album qui sera à priori majoritairement instrumental. Je ne peux pas en dire beaucoup plus pour le moment. Je ne vais vraiment pas me prendre la tête au niveau du style, je vais faire selon l’inspiration !

Le traditionnel message aux Streetbloggers où tu peux dire absolument ce que tu veux !

Merci à tous ceux qui ont écouté et acheté Atmosphere Airlines et Changes Of Atmosphere ! Pour ceux qui ne me connaissaient pas et qui voudraient jeter une oreille, vous pouvez toujours télécharger gratuitement Atmosphere Airlines Vol.2 sur www.myspace.com/dela

 

Bon je crois qu’on a tout dévoilé sur cet album ou presque. On est complètement molletonné par cette atmosphère typique de la vibe Native Tongues. Grâce à ses productions sensiblement influencées par les Tribe Called Quest, Pete Rock, etc…, Dela parvient totalement à nous faire changer d’époque, d’endroit et d’idées. Les émanations de groove urbain issu du golden age nous fait rêver mais tout ceci est bel et bien réel. Et dire que c’est un français qui est à l’initiative de ce projet! Les invités sont triés sur le volet : Elzhi, Les Nubians, Large Pro, Talib Kweli, Supastition, J-Live, J. Sands (des Lone Catalysts), Blu, Naledge, Termanology… Que du beau monde ! Et les instrus sont tout simplement sublimes, quitte à nous rendre nostalgique (pour ceux qui ont vécu la grande époque). 

Change of Atmosphere est en licence chez PadBlem et distribué par JustLikeVibes dans l’Hexagone.


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About the author

Ex-rédacteur/chroniqueur pour Rap2K.com et... biométricien !

  • J Dilla: Still Shining Documentary
    J Dilla: Still Shining Documentary

2 Comments. Leave your Comment right now:

  1. Pingback: Dela “Change of Atmosphere” @@@@1/2 « Sagittarius Hip-Hop reviews

  2. by Nsia26

    une de mes plus belles découverte 2008 avec sur ses projets que des artistes dont je rafolle notemment Blu Large Pro Supastition et j'en passe un gars qui a vraiment un bel avenir devant lui….qu'il continue sur la même lancée…

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