Comme beaucoup de jeunes premiers avant lui, Joe Budden aurait pu disparaître de la circulation et finir avec sa photo sur un carton de lait. L’industrie du disque peut être cruelle lorsqu’un artiste ne veut pas se soumettre à ses règles et c’est ce qui est malheureusement arrivé à Joe. Mais son cas, bien que difficile, ne fut pas si désespéré et plus de cinq ans après « Pump It Up », Joe Budden parvient à relancer sa carrière, en indépendant cette fois. Retour sur les tourments d’un MC qui n’a jamais baissé les bras malgré les coups de putes et l’indifférence des puissants de la musique.

 

Premier disque d’or, premier flop

Personne n’est choqué de parler d’un flop pour un disque devenu disque d’or ? Nous sommes en 2003 et les ventes d’albums rap aux Etats-Unis ont dépassé les ventes de musique country. Le rap game se porte à merveille et tout le monde est hype. Durant cet été, un rookie débarquant du New Jersey cartonne sur les ondes avec « Pump It Up », sur un banger produit par Just Blaze s’inspirant du remix de « Scenario » des Tribe Called Quest. Ce mec c’est Joe Budden a.k.a. Jumpoff, un emcee remarqué grâce à ses mixtapes fraîchement signé chez Def Jam. Ce tube fait même partie de la bande originale du film 2Fast 2Furious, rien de tel qu’un blockbuster pour encore plus d’exposition. Quelques semaines plus tard, l’album éponyme sort dans les bacs et décroche l’or peu de temps après. Un autre hit viendra se rajouter dans les playlists, « Fire » feat Busta Rhymes, toujours avec Just Blaze à la prod.

Mais pour les dirigeants de Def Jam de l’époque, Russell Simmons, Lyor Cohen et Kevin Lyles, Joe Budden est un flop, il aurait dû vendre plus… Par communiqué, ils tentent tant bien que mal de justifier ce qu’ils considèrent à demi-mot comme un échec commercial, le motif le plus stupide invoqué étant un quiproquo entre les noms ‘Joe Budden’ et ‘Joe BuddenS’ (avec un ‘s’) que les Djs utilisaient quand il squattait le marché des mixtapes. Avec le recul, le rappeur souffrait peut-être d’un problème d’image vis-à-vis du public, cumulé au fait que l’album a reçu des critiques mitigées : pourquoi un MC aussi bon en storytelling, doté d’une voix particulière reconnaissable entre mille, a-t-il été saucé dans des instrus mainstreams ? Quelque part il n’y était pour rien et on se disait que la prochaine fois, ça serait mieux…

 

Second disque mort

… sauf qu’il n’y aura pas de prochaine fois chez Def Jam. C’était carrément le flop annoncé avant l’heure. D’abord, son beef avec le nouveau venu The Game a élargi davantage le fossé avec une partie de fanbase et ça a nuit à son image de MC plutôt clean. Dans ce contexte de brouille, Joe Budden évoque The Growth, promis comme plus réussi que son premier coup d’essai. L’été 2005 était propice à la sortie d’un nouveau single : « Gangsta Party » feat Nate Dogg et produit par Scott Storch, hitmaker incontesté de 2004 à 2005. Seulement, le public n’y trouve pas son compte et ne comprend pas pourquoi Joe est formaté à ce point. La presse a été conviée un peu avant pour écouter la version promotionnelle de The Growth et le tue dans l’oeuf, le jugeant beaucoup trop commercial et dancefloor. La liste de producteurs allait dans ce sens : Scott Storch donc, Timbaland, Swizz Beatz, Whiteboy… Résultat, Joe Budden devient de plus en plus ambigu aux yeux des gens.

Il est vrai que Def Jam a été reproché en 2004 de suivre une politique ultra-commerciale qui a joué des mauvais tours à Method Man notamment, comme le Tical 0 à moitié saboté. Puis Redman qui soupçonne Def Jam de couler ses artistes, Ja Rule qui quitte le label au terme de son contrat fin 2004, etc… Entre temps, il y a eu le jeu des chaises musicales dans lequel Jay-Z s’est assis dans le confortable fauteuil de PDG de Def Jam après avoir sournoisement couillonné Dame Dash pour la possession de Roc A Fella. Bref, c’est pas le sujet. On a tous eu un peu l’impression à cette époque que Def Jam délaissait ses artistes pour en favoriser les plus bankables, et Joe Budden faisait partie dans la section ‘peu rentable’. Surtout que des bruits de couloir laissent entendre que Jigga ne porte pas Joe Budden dans son coeur, d’où les délais maintes fois ajournés de The Growth, et Joe qui marinait, bassinait en attendant, espérant un jour que cet album finisse par sortir. Non, qu’on décide à le commercialiser, puisqu’il n’était qu’un artiste dont on dictait quoi faire et dont on faisait les choix pour lui. Sauf que les responsables de Def Jam ne lui ont pas laissé d’autre choix que de se plier à leurs convenances sinon la punition c’était le placard. Son collègue DMX se trouvait curieusement dans le même cas que lui au même moment, la situation devient plus que chelou. La réputation et le don d’un artiste n’est pas grand chose à côté de l’éxécutif et de loi de l’offre et de la demande. Et à force d’attendre indéfiniment la sortie de ce second LP, on finit du coup par se lasser d’attendre… fatalement.


 

Dans le mood

Ce qui aurait pu passer pour une mauvaise nouvelle en est une excellente : Joe Budden coupe les ponts avec Def Jam en Octobre 2006, après le dernier délai de sortie de The Growth. Alléluia ! Evidemment, sans les masters de son album, dur sacrifice mais il fallait couper le cordon ombilical avec un album voué à la mort commerciale. À croire qu’il était près à tout pour sortir de cette situation qui s’est dégradée pendant plus d’une année, pourvu qu’il se libère de ces chaînes. Pourtant personne ne disait que sa carrière était enterrée avant l’heure, parce que Joe Budden a trouvé une occupation qui lui a permis de survivre durant cette phase d’errance et surtout ne pas perdre l’intérêt de son public, rester présent et actif le plus possible, construire son propre chemin en somme.

Sa trilogie de mixtapes Mood Muzik était sa boussole, sa bouée de sauvetage après le naufrage avec préméditation. C’est grâce à ces tapes que les hip-hop listeners ont découvert une toute autre facette de ce personnage ma Foi très bipolaire. Des morceaux comme « Three Side a Story » ont marqué les esprits et prouvent effectivement qu’il est un narrateur et auteur hors-pair, il a également l’occasion de clipper certains extraits (« Touch & Go ») afin de passer dans notre champ visuel de temps à autre. Le plus important c’était ça : de rester fidèle à lui-même, montrer qui il est vraiment et ne pas se faire oublier. Naturellement, les trois volumes de Mood Muzik ont permis petit à petit de faire la transition entre le Joe Budden faiseur de bangers et le Joe Budden plus mélancolique, peignant une réalité qui lui est sombre. Et pendant qu’il démarchait auprès de labels, Joe Budden recevait de plus en plus de soutien de ses fans sur Internet. Tout à l’air de marcher pour lui puisqu’il signe un deal chez Amalgam Digital courant 2007 et prépare Padded Room. Enfin quelque chose de concret ! Alors heureux ?

 

Dans la tête de Joe Budden

Eh ben pas du tout… J’ai employé les termes ‘ambigu’, ‘bipolaire’, ‘mélancolique’, ‘sombre’… et aussi schizo et dépravos ? Il semble que Joe Budden ait décidé de se montrer tel qu’il est, chose qu’on lui empêchait de faire en major. Et il est pas bien dans sa tête, elle a gros nuage orageux dessus. La pochette de Padded Room qui le montre muselé dans une camisole de force a de quoi jeter un froid. Cette image est très parlante : le MC doit expier son mal-être et réparer ses erreurs passées, preuve en est sa réconciliation avec The Game sur « The Future ». Padded Room est un disque excessivement sombre, un exutoire pour Joe Budden qui a cumulé pendant toutes ces années des idées noires, limite suicidaires. Cet album prend aux tripes et les textes décrivent à la perfection ses états d’âme, comme « Blood on the Wall », « Do Tell » et la confession « Pray For Me ». La toile de fond sonore est très rock, ce qui accentue la sinistrose ambiante jusqu’aux tréfonds de sa dépression et de sa tristesse, jusqu’à révéler ses cauchemars les plus obscurs (« In My Sleep »). « If I Gotta Go », « I Could’nt Help It » amplifient cette opacité psychologique, puisqu’on passe aux aveux d’une personne détruite intérieurement (jusqu’à son inconscient) à des pensées les plus pessimistes qui soient, des ondes ultra-négatifs, les « et si » qui auraient pu rendre les choses meilleures… Le moral six pieds sous terre mais loin du pétage de plombs. Evoquer implicitement sa propre mort et poser sur des beats funestes, ça rappelle sur certains points 7th Day Theory de 2Pac. Cet extrait « Exxxes » permet d’en faire la comparaison dans la façon dont Joe Budden s’exprime en mimant le phrasé de Pac.

D’ailleurs, Joe n’a jamais paru aussi agressif dans son attitude, son écriture et son flow : hardcore. Et pour ne rien faire à moitié, il se lâche sur un morceau 100% rock : « Adrenaline », le point culminant de l’album. Dire que ce titre porte bien son nom est euphémisme. En résumé : pour écouter Padded Room, il ne faut pas de corde à proximité, surtout vous aussi vous n’êtes pas d’humeur et tout va mal. Pour une psychanalyse plus complète, cliquez ici.

 

 

Membre de la ligue des poissards du rap game

C’est sous ce terme que je parle du super-groupe Slaugtherhouse, composé de Joe Budden, Royce Da 5’9 (avec qui il a failli se clasher juste avant la formation définitive), Joell Ortiz et Crooked I. Saigon aurait pu en faire partie puisqu’il a collaboré sur les premiers titres enregistrés ensemble mais s’est finalement écarté (Joe s’est frité avec lui aussi, décidément…). Mais quand on regarde plus près, sur l’échelle de la malchance, Joe Budden est parmi ceux qui s’en sont le mieux sorti. Le classement par ordre décroissant :

  1. Royce Da 5’9 : ce punchliner foudroyant a été révélé par Eminem avec un premier album, Rock City . Puis il finit par s’embrouiller violemment avec son mentor et finit en indépendant, ce qui l’empêche de trouver des beats à sa mesure. Mais les choses finissent par s’arranger et un album produit par DJ Premier, Street Hop, devrait arriver bientôt. Glups.
  2. Joe Budden : Comme Royce, il a eu l’opportunité de sortir un disque en major et qui s’est assez bien vendu. Après une longue traversée du désert, il sort enfin un second album, très négatif, avec des critiques positives.
  3. Joell Ortiz : ce frère spirituel de Big Pun originaire de Brooklyn pourra se targuer d’avoir été signé quelques mois chez Aftermath, aux côtés de Dr Dre, Eminem, 50 Cent, Bishop Lamont… et c’est tout (Stat Quo et Busta Rhymes ont perdu patience). Il sort un street-album bien accueilli, The Bodega Chronicles, mais pour le moment, aucun projet solo en cours.
  4. Crooked I : Il a traversé le couloir de la mort sans sortir Say Hi To The Bad Guy. Exit Death Row, il fonde sa dynastie et s’apprête à sortir B.O.S.S en major, avec son single « Boom Clap » produit par Scott Storch. Et ça fait quatre ans que ça dure, alors Crooked I perdure grâce aux mixtapes. Dur…

 

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Ex-rédacteur/chroniqueur pour Rap2K.com et... biométricien !

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