Enigmatique est un adjectif qui complète parfaitement la définition MF Doom : MC et producteur d’origine londonienne et ex-membre du groupe KMD (sous le pseudonyme de Zev Love X) exilé aux Etats-Unis pour exercer pleinement son art, et dont le génie fait les belles heures du hip-hop underground en période d’activité. On connaît sa véritable identité, Daniel Dumile, mais peu de gens ont vu ce visage caché par un masque de métal. ‘MF’ signifie soit ‘metal face’ pour le MC ou ‘metal fingers’ pour le beatmaker, et Doom du nom d’un personnage de Comics, le vilain Dr Doom, à ne pas confondre avec l’un des multiples alias de Kool Keith. En soi, MF Doom est un curieux personnage qui sait entretenir le mystère autour de sa personne. Dans une de ses très rares interviews qu’il accorde à la presse, voici ce qu’il dit dans un entretien pour Rolling Stones : « Je vais te dire une chose : quand tu viens à un concert de Doom, viens pour écouter de la musique, ne viens pas pour regarder. Tu ne sais jamais qui tu vas voir. Ça n’a rien de visuel. Utilise tes méninges et réfléchis. Je devrais être présent. La prochaine fois que je fais un concert, je devrais dire à tout le monde de fermer leurs yeux. D’utiliser leurs yeux de l’esprit. » C’est clair pour vous?

 

 

 

 

 

Culte est un terme que ses auditeurs tendent à employer pour qualifier ses oeuvres, à commencer par son classique Operation Doomsday en 98. C’est à partir de ce premier album que MF Doom a bâti sa renommée dans le monde du hip-hop indie, s’en est suivi à partir de 2003 plusieurs solos mais sous différents noms : Viktor Vaugn, avec Vaudeville Villain et Venomous Villain, et une fois en King Geedorah pour Take Me To Your Leader. Son style est absolument unique en son genre. D’abord, ce timbre de voix particulier et sa diction au flegme britannique (tout comme Slick Rick) qui le distingue parmi des milliers de Mcs. Ça a son charme. Puis des lyrics au vocabulaire riche, recherché qui en disent long sur ses connaissances culturelles, scientifiques et historiques, ce qui rend ses métaphores à la fois complexes et imagées et des jeux mots assez cérébraux. Et son univers sonore fouillé, au goût de jazz vaporeux, de musique de films sur écran N&B ou de soul vintage dont les samples (d’origine inconnus pour la pluplart) découpés sans dépoussiérage sont faits de manière artisanale au possible, sur lesquels il délivre un flow… off-beat. Du non-sens purement anglais qui correspond à son esprit décalé. C’est sur le plan de la production que MF Doom a pu créer des liens avec MF Grimm, et surtout Madlib et Danger Mouse, eux aussi d’éminents artisans du beatmaking et maîtres es technique de sampling, avec lesquels il a fusionné son son pour créer respectivement Madvillain et Dangermouse, avec à la clé des side-projects tous salués par la critique : Madvillainy, cultissime, et le cartoonesque The Mouse & The Mask.


Prolifique, voilà comment peut-t-on qualifier son rythme de travail. La cadence de production de Metal Fingers est exponentielle jusqu’en 2006. Après les débuts de Operation Doomsday, Doom lance sa série d’albums instrumentaux Special Herbs. Dix volumes se succèdent entre 2000 et 2005, soit environ deux en moyenne par an. Sans compter deux albums solos en 2003, en Viktor Vaughn et King Geedorah, mais c’est en 2004 qu’il pète littéralement le baromètre avec son second album sous son pseudo initial MF Doom, MM…Food, la suite des aventures de Viktor avec Venomous Villain ainsi que le fameux Madvillainy avec Madlib. Ses fans avaient de quoi être aux anges avec toutes ces sorties sous différentes identités. Difficile dans ces conditions de dire exactement à quelle période il fut au sommet de son art. Cette même année, MF Doom se permet quelques apparitions en featuring, comme sur l’hallucinant « Rock Cocane Flow » des De La Soul.

 

A quand The Ghost & The Mask ???

A quand The Ghost & The Mask ???

 

Discret, peut-être même trop, c’est le gros reproche que l’on puisse faire à MF Doom ces derniers temps. S’il fut très présent dans le rap jusqu’au premier semestre 2006, on lui en veut de ne pas avoir donné de nouvelles après avoir percé dans le mainstream en produisant des beats pour Fishscale et More Fish de Ghostface Killah. Sa notoriété grandissante lui a-t-elle donné le vertige au point de se terrer dans le silence pendant de long mois ? A-t-il été effrayé par son propre succès commercial parce que cela aurait pu être fatal à son personnage ? Depuis son projet Dangerdoom, Doom n’a que très peu fait d’apparitions microphoniques, si ce n’est que sur quelques compilations éditées par Stones Throw (Chrome Children, B-Ball Zombie War) et depuis son travail sur Fishscale (après quoi a été annoncé un album en commun avec Ghostface), c’est la dêche, plus aucune prods. Entre temps, un ‘rappeur’ lui usurpe son identité lors de petits concerts. Voici comment MF Doom réagit à cette mascarade en comparant à sa tournée à celle à venir de Michael Jackson à Londres : « Ce mec est un ouf. Qu’est-ce vous qui dit que c’est toujours lui ? J’aurais pu faire la même technique. » Ce n’est que vers Janvier 2009 que Doom revient aux manettes en produisant intégralement le nouvel album de John Robinson, Who is this man? (lire la chronique), précédé par deux featurings sur White Van Music de Jake One, avant d’effectuer son grand retour avec le très attendu (vive l’euphémisme) BORN LIKE THIS, chez Lex Records. Enfin !

Génial, c’est le terme qui me sort de la bouche quand j’écoute BORN LIKE THIS. Rien que la couverture qui ressemble plus à une affiche d’une exposition culturelle sur des civilisations occultes, à cheval entre très anciennes cultures disparues il y a plusieurs siècles et SF spécial super-héros… ou devrais-je dire super-vilains ! Le titre de ce troisième (véritable) album, où l’on remarque au passage que DOOM a perdu son préfixe, repris d’un film de Charles Bukowski, que l’on entend proférer des paroles apocalyptiques sur le morceau « Cellz ». « Il est meilleur que la plupart des rappeurs en ce moment » raconte-t-il au sujet du poète. Pour cet album qui a nécessité trois ans d’enregistrement, DOOM a fait exceptionnellement appel à deux autres producteurs : le regretté J Dilla et Jake One. Chacun lui ont cédé trois et quatre (courts) instrumentaux, dont deux beats totalement inédits de Dilla sur « Gazzillion Ear » (un mix entre orgues et bande originale du film « Midnight Express ») et « Lightworks » que l’on connaît déjà, et « Microwave Mayo » et « Ballskin » que j’apprécie particulièrement car Jake One a complètement su s’adapter à l’univers phonique du rappeur. Les critiques iront dire que MF Doom a recyclé des beats de Special Herbs 9 & 0 pour ce disque, mais en cette période de crise, vaut mieux récupérer du très bon matériel plutôt que le gaspiller non ? « That’s That » et son air de violon est amusant à l’écoute, surtout quand DOOM chante « did you miss this rhymes when I was gone ». L’ambiance cinématographique et l’univers des comic-book est presque omniprésente sur Born Into This, que ce soit sur « Angelz » ou « Yessir » avec respectivement Tony Starks aka Ghostface et Raekwon, « Cellz » ou l’attaque des « Supervillainz » avec Kurious, Slug, Mobonix et Posdnuous des De La dans le rôle de P-Pain, le méchant pas-beau à l’autotune ! Le son de DOOM a quelque peu évolué : avoir pris son temps lui a permis de prendre soin de ses vinyls en soufflant dessus pour retirer la couche de poussière superficielle et de compléter avec des beats finement ajustés. Du travail d’expert et des rimes toujours aussi abracadabrantesques, de quoi faire pâlir un certain Lil Wayne.

 

 

Et après? Rien de confirmé à 100%, que des hypothèses en cours de validation : Madvillainy 2, Dangerdoom 2, un nouveau solo dont l’anagramme serait FM Mood, The Ghost & The Mask avec Ghostface (attendu depuis 2006)… 

 


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Ex-rédacteur/chroniqueur pour Rap2K.com et... biométricien !

  • Raekwon à la Bellevilloise
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  • J Dilla: Still Shining Documentary
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