Faut-il encore présenter Kanye West ? Producteur surdoué, chanteur efficace, artiste à l’égo stratosphérique, Kanye West sert nos oreilles en livraisons musicales depuis bientôt dix ans. Aujourd’hui alors que son album “808’s & Heartbreaks” est sorti et est logiquement numéro un aux Etats-Unis, il convient d’analyser le cas actuel de cet artiste qui refuse de se contraindre aux règles officieuses d’un hip-hop trop petit pour lui. Kanye refuse l’idée de classer sa musique dans une catégorie. Il prétend d’ailleurs ne plus aimer les cérémonies de récompenses qui rangent sa musique dans des carcans qu’il tente toujours de repousser dans sa démarche artistique. Comprendre Kanye West reste complexe, et on tentera de le cerner un peu plus à travers les impressions de son concert à Bercy le 20 novembre dernier, la conférence de presse et l’écoute qu’il a livré à la presse française en marge de ce concert et enfin la critique de son album.

Le Concert

Kanye West n’a jamais joué au cinéma, mais son concert rattrape largement cette absence. “The Glow in the Dark Tour“, c’est tout simplement plus d’1h30 de pur show. Pour ne pas créer un trop gros décalage entre l’ambiance de ses chansons, de ses clips souvent très originaux et la partie live de sa musique, Kanye et son équipe ont planché sur un spectacle qui ne lésine sur aucun détail. Le scénario est le suivant : Kanye et son vaisseau s’échouent sur une planète inconnue. Au gré des dialogues avec son ordinateur de bord, il va dérouler le répertoire de ses tubes, dont on se rend compte qu’ils sont vraiment très nombreux. Dans sa tenue argentée de spationaute, son voyage spatial est aussi un voyage dans le temps. On se rend vraiment compte du chemin arpenté par Mister West depuis ses premiers faits d’armes remarqués pour Jay-Z ou Scarface jusqu’à la popstar qu’il est aujourd’hui.

Il commence le concert allongé comme assommé par le crash de son vaisseau. Ce genre de scènettes et de gestes seront légion dans ce concert. Souvent hyperboliques, surjoués, Kanye donne l’impression d’être transcendé par la puissance de ses paroles. Il donne l’impression à chaque fois d’être renversé par les explosions, les éclairs et les effets de couleur sur les écrans géants situés derrière lui. Tout pour alimenté l’image de messie de la musique qu’il aime à développé en public. Son public d’ailleurs ce soir là était majoritairement jeune entre 15 et 20 ans, et n’avait pas à première vue l’allure du fan de hip-hop lambda mais un air un petit peu bohème qui correspond parfaitement avec le contour artistique que Kanye a souvent développé dans sa musique ces derniers mois. Malgré les réticences que certaines personnes pourraient avoir quant à l’allure visuelle du public, il ne faut pas lui enlever qu’il fut d’une impressionnante réactivité et longévité. Il a spontanément répondu présent au déluge d’effets spéciaux durant les chansons de Yeezy Yeezy.

Malgré tout, dans ce show qui n’a rien à envié à celui de Madonna, certaines des plus anciennes chansons paraissaient un peu hors-contexte. Je pense à “Through The Wire”, “All Falls Down” voir même “Goldigger “qui reste pourtant un des plus énorme succès du Louis Vuitton Don. Cela montre peut-être le début de rupture entre la première partie de la carrière de Kanye avec la direction artistique qu’il a pris aujourd’hui. D’ailleurs il n’a pas hésité à injecté certains éléments de base de “808’s & Heartbreaks” dans son show. A plusieurs reprises la fin de certaines de ses phrases sont appuyées par l’autotune ou même par un effet Chopped & Screwed pour “Get’Em High” dans son intégralité. De plus, assez souvent en bas de la scène s’est élevée une sorte de scène inférieure sur laquelle étaient placés le groupe de Kanye West. Dans ce groupe avait pris place plusieurs joueurs de percussions impressionnantes aux tonalités africaines et orientales qui sont la base rythmique de dernier opus du natif d’Atlanta. Il faut aussi noté les excellents retouches de certains morceaux comme “Stronger” survitaminé par les scratches de A-Trak.

Pour conclure sur cette partie live de Kanye West, que dire à part que ce show est d’une démesure à la grandeur du personnage public au caractère égocentrique qu’il a créé. On en prend plein les yeux et les oreilles pour une grosse performance scénique bien que parfois on sent la scène un peu grande pour lui tout seul. “The Glow in the Dark” effectue parfaitement la transition entre le Kanye d’hier qui remettait au goût du jour des samples à succès et celui d’aujourd’hui qui a décidé de faire fi des contraintes imposée par la musique dont il est issue et par la base de ses fans habituée à un style bien précis.

Kanye West et sa conception de 808’s & Heartbreaks

Une chose est sure : Kanye West assume pleinement “808’s & Heartbreaks“. “J’ai donné exactement ce que je voulais comme je voulais le faire” clame t’il haut et fort dans sa conférence de presse en marge de l’écoute de l’album. Cet album sonne comme une thérapie suite à la mort de sa mère et la rupture avec sa petite amie et aussi un moyen de montrer qui il est. Une démarche purement égoïste qu’il ne cache pas, “je ne travaille plus pour le public mais pour moi”. Pourtant il souhaite toujours accompagner son public, “j’ai voulu faire une sorte de bande originale de ce que les gens vivent”assure t’il. Dans sa manière de s’exprimer en musique, Kanye veut aider les gens à grandir dans les expériences dures de la vie. Il espère donc toujours toucher un large public au plus profond avec cet album pourtant ultra personnel dans son ton et ses thèmes mais aussi dans sa conception.

“J’ai choisi chaque instrument”. Bien qu’entouré d’un groupe d’artistes et de producteurs, il n’a laissé aucune place au hasard sur cet opus. L’autotune c’est bien sûr aussi son choix et il se défend en rappelant que John Legend l’avait déjà utilisé dans l’intro de “College Dropout” avec un ton de voix qui ressemble fortement à celui de T-Pain. Ce dernier dont l’album favori est … “College Dropout“. De là à penser que Kanye insinue qu’il aurait influencé l’orientation musicale de T-Pain, il n’y a qu’un pas. Sur l’autotune il continue en notant aussi que c’est un appareil plus complexe à utiliser qu’une voix normale, car à la moindre fausse intonation le plugin ne peut rien rattraper. En tout cas rien ne laisse dire qu’il déposera l’autotune après cet album, “le rap ne me manque pas, je voulais le faire, je ne sais pas si ça améliore ma voix ou pas”.

La couleur musicale de cet album est celle des années 80. C’est un des buts de cet album pour Kanye.: faire passer l’influence des ces années sur lui dans ce disque par les biais de ses sons mais aussi des textes qui sont imprégnés de référence de films. Il n’y qu’à voir le titre qui fait référence à “Robocop“. Kanye fait aussi part de la filiation qu’il ressent avec Patrick Bateman, le golden boy psychopathe de “American Psycho“. Loin de chérir le tueur qu’il est, c’est la manière de ce personnage de vivre ses sentiments qui a inspiré Kanye West. Et à ceux qui ont tendance à le traiter de gay au sujet de ses sentiments, Kanye répond : “il y a beaucoup de gays talentueux “et que le fait de lui dire ça était pour lui un compliment. Vous l’aurez compris Kanye West ne veut rien faire comme tout le monde et cet album en est l’affirmation pure et simple.

Face à ces différentes démarches, il convient d’analyser plus en profondeur “808’s & Heartbreaks“.

L’album

Analysons maintenant l’objet du délit, l’ovni qu’on nous promet depuis maintenant quelques mois. Avant de l’écouter il faut trouver un angle d’écoute : celui du fan de hip-hop, celui du fan de la première heure de Kanye West, le fan d’un courant alternatif qui va du hip-hop à l’electro en prenant la passerelle du rock, ou enfin un point de vue plus neutre en essayant de se défaire d’un certain sectarisme sans faire preuve d’une ouverture exagérée. Je pense qu’il vaut mieux adopter le dernier pour essayer de rester le plus partial possible. Car bien que Kanye West ait voulu cet opus simple et “cool”, beaucoup ont du mal à digérer ce virage à 90° dans sa carrière. De plus cet album est une démarche très personnelle et cela change des autres albums de l’homme de Chicago plus mélangés sur le plan des thèmes.

Alors quelles sont les forces en présence avant l’écoute de cet album ? Au rayon sampling, Kanye s’est mis au régime sec puisque sur douze chansons, seules trois contiennent des samples. “Robocop” contient un morceau de “Kissing in the Rain” de Patrick Doyle, grand compositeur de bandes originales de film, un autre de Nina Simone sur “Bad News“. Le troisième est une réinterprétation du titre “Memories Fade” de Tears for Fears sur un titre qui sent l’influence de Coldplay à plein nez “Coldest Winter“. Le reste est de la composition pure réfléchie par Kanye lui-même mais aussi No I.D. qui a été à la manoeuvre sur les trois premiers albums de Common, Plain Pat le producteur de KiD CuDi et Jeff Bhasker qui a travaillé sur “The Documentary” de The Game. Le reste de l’équipe qui s’est retrouvée durant trois semaines à Hawaï a été composé de T-Pain, Young Jeezy, Consequence, KiD CuDi, Rhymefest, Mr Hudson, Lil’ Wayne, Tony Williams et quelques autres …Derniers ingrédients importants : la boite à rythmes TR-808 qui a servie pour la conception de tous les beats. Cet instrument né dans les années 80 revient furieusement à la mode dans les courants hip-hop et electro qui ont tendance à se croiser assez souvent ces derniers temps. Enfin le dernier détail est aussi l’objet de la polémique c’est-à-dire l’autotune que Kanye ne lâche pas tout au long de l’album.

Voilà donc le décor planté pour cet album très personnel dont la toile de fond reste la rupture de Kanye avec Alexis Phifer et tous les sentiments et sensations qui en ont découlé. Bien que la mélancolie transpire de certaines chansons comme “Welcome to Heartbreak” , Kanye évite d’atteindre des sommets dans ce domaine comme aurait pu le faire des écrivains comme Baudelaire. “Welcome To Heartbreak” est d’ailleurs à mon sens la meilleure chanson de cet album. Introduite par quelques accords de violoncelle, cette chanson dont Kanye espère qu’elle guidera les jeunes à faire passer leur famille avant le gain matériel, est rythmée par des caisses claires sourdes et un piano aux sonorités baroques diablement efficaces. Que dire du court mais aussi ultra performant refrain de KiD CuDi ! Autre temps fort : “Robocop” et son beat futuriste lié à un déluge d’instruments de musique classique qui font qu’à certains moments on croirait entendre un orchestre philarmonique. Face à cette sensation, on pourrait se remémorer cette scène du film Ray sur la vie de Ray Charles, lorsque ce dernier enregistre son tube “Georgia On My Mind” avec un orchestre et un choeur et que dans le salon du studio le saxophoniste et la choriste de Ray Charles regarde l’air médusé en disant que ce dernier fait de “la soupe”. Cependant il est impossible de nier le gros travail musical et artistique qu’on nécessité des chansons comme “Robocop” ou “Welcome To Heartbreak“.

D’autres morceaux tout autant travaillés comme “Coldest Winter” percent moins à l’écoute. Sur celui-ci d’ailleurs le ton de la complainte est plus présent et peut faire penser dans l’ambiance à du Portishead comme il a pu être suggéré ou à du Coldplay. Sur cette dernière référence, il faudrait insister sur l’inspiration que Kanye puise sur le vieux continent et qui est à mon sens indéniable. Il suffit pour cela d’écouter le titre assez electro “Paranoid” avec son protégé anglais Mr Hudson. Cet excellent morceau à l’ambiance electro des eighties rappelle la filiation de Kanye avec les Français de Ed Banger avec qui il a avoué souvent travaillé. D’autres morceaux prouvent cet ancrage que Kanye à en Europe et pas seulement en ce qui concerne l’art et la mode. Il y a par exemple “Amazing” et son influence anglaise à peine cachée avec son piano à la fois lent et entrainant. Même type d’ambiance pour “Heartless” qui reste le titre le plus proche du hip-hop puisque Kanye rappe dessus.

Si certains morceaux sont surtravaillés d’autres sont volontairement minimalistes à l’extrême à commencer par le single “Love Lockdown“. Ce morceau dont l’ossature à part peut-être le refrain, est d’une composition assez simple, a été bouclé en quelques minutes. Kanye West a expliqué avoir trouvé le refrain après avoir fait un petit freestyle de cinq minutes. Néanmoins si ce morceau est à mon sens assez faible pour être un single on ne peut qu’apprécier le travail de percussions en fin de chanson. Dans la même veine le morceau le plus simple de l’album est surement son intro intitulée “Say You Will” où l’on trouve un Kanye qui porte à la fois un regard sur son passé tout en marchant vers un futur meilleur. D’une simplicité à outrance le rythme de ce morceau toutefois un peu long, fait penser au rythme d’un  oscilloscope. Autre chanson assez minimale, c’est “See You In My Nightmare” où la performance de Lil Wayne est à noté bien que le résultat global soit décevant.

Dernier point fort de l’album, le morceau “Bad News” et son rythme d’horloge accélérée. Morceau que Kanye a voulu réaliste, il réalise la jonction entre le Kanye qui sort de plus d’une décennie de hip-hop vers celui qui s’oriente désormais dans un genre beaucoup plus pop et futuriste. Cela peut faire justement office d’une mauvaise nouvelle pour les fans de Kanye présents depuis “College Dropout“. Cet album est donc à l’image du Kanye West d’aujourd’hui qui souhaite s’exprimer comme il le ressent et sans aucune contrainte. Globalement on peut même dire que le résultat est très bon. Un résultat très bon pour un album pop qui tire sa sève du rap et de l’electro ! Kanye West garde néanmoins la même démarche qui a fait son succès, c’est-à-dire utiliser des instruments éprouvés comme la boîte TR-808 et l’autotune pour tenter de faire une musique innovante.

Jusqu’où peut-il encore aller ?

Il ne faut pas s’alarmer, Kanye ne semble pas prêt à quitter le hip-hop. Ne serait-ce que par ses featurings ou ses productions dont la dernière “Brooklyn We Go Hard” pour Jay-Z et Santogold surpasse magnifiquement sa petite soeur ratée de “Swagga Like Us” pour T.I. . De plus son label G.O.O.D Music développe des artistes hip-hop de qualité comme le old timer Consequence, Common et John Legend bien sûr, les prometteurs producteurs Sa-Ra Creative Partners, ou les décalés KiD CuDi et Fonzworth Bentley. Une dream team hétéroclite que Kanye West va développer de manière aussi réfléchie que ses albums. Kanye West n’en reste pas moins un artiste unique venant du coeur même du hip-hop et qui souhaite toujours s’accomplir grâce à son art comme base vers des limites musicales qu’il souhaite repousser de plus en plus. Il n’exclut pas de revenir au rap, mais il n’exclut pas non plus de poursuivre sa voie comme il l’entend ou même d’arrêter quand il le souhaite. Kanye West veut rester insaisissable jusqu’au bout.

Peace

Adrien aka Big Ad -Streetblogger.fr (votre serviteur)-

Remerciements à Damien Fischetti

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Adrien AkA Big Ad, Streetblogger (votre serviteur)

    5 Comments. Leave your Comment right now:

    1. Gros dossier effectivement ultra-complet, bien ouej Adrien !
      Sinon il a l’air claqué sur les photos, ptet le jetlag… par contre son look SDF de luxe, c’est moyen-moins lol

    2. by Big Ad

      Merci mec sa fait plaisir !

    3. by andreea

      What a nice theme
      🙂

    4. by Azer

      au risque de paraître sectaire : nique sa mère l’autotune!

    5. by Big Ad

      Si tu veux en savoir plus sur l’autotune tape “Autotune Me” dans le champ des recherches et tu y trouveras tout un dossier sur ce sujet

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