Pour gagner du temps, on vous dispensera du sempiternel paragraphe d’introduction récapitulant la biographie et la discographie exceptionnelle d’une des meilleures formations hip-hop au monde que sont The Roots.

Aujourd’hui à leur huitième album studio, leur second à paraître chez Def Jam, le groupe de Philadelphie est plus que jamais en phase avec l’actualité et le moral des gens, entre dépression, oppression, menace de récession économique (crise des subprimes), régression de la considération des descendants des immigrés et tout un tas d’autres pressions, tensions, agressions… Et pour cause, le contexte politique et la cause afro-américaine sont au centre de tous les débats aux Etats-Unis en ce moment, et pas seulement avec la campagne de Barak Obama pour l’investiture démocrate. Depuis les dévastations provoquées par l’ouragan Katrina en 2005 qui a transfiguré les Etats du Sud en pays du Tiers-Monde, la cicatrice refermant l’épisode sombre de la traite des Noirs s’est rouverte telle une plaie infectée et béante. Les vieux démons ont rejailli de l’inconscience collective, il n’y a qu’à regarder ce qui s’est passé avec les propos insultants de Don Imus, le fait-divers Jena 6 et le meurtre de Sean Bell. Des affaires sensibles très médiatisées pour constater dans notre une grande démocratie comme la leur que la communauté afro-américaine souffre de discriminations raciales révoltantes et d’aberrations judiciaires tout à fait scandaleuses. Toute cette page politique et sociale est une source d’inspiration pour des artistes hip-hop comme les Roots sur ce Rising Down et prochainement Nas et son très attendu Nigger (rebaptisé Nasir).

Le titre de leur nouvel ouvrage, Rising Down, est repris de Rising up and rising down de William T. Vollmann, un essai littéraire (en six volumes) consacré à la violence. Comme ils disent là-bas, « what comes up, must come down » (ce qui monte doit descendre, NdT). Le plongeon dans ce pessimisme palpable s’opère sans ménagement dès la piste éponyme de l’intitulé, puis sur le survolté « Get Busy » et « 75 Bars (Black’s Reconstruction) ». Ici pas de Rhodes, ni de lignes de basses, les tympans subissent des nappes ininterrompues de synthétiseurs bourdonnants et des batteries agressives à mort de ?uestlove, en totale opposition avec leur vibe caractéristique teintée de jazz et de nusoul. Pratiquement tous les titres subissent ce traitement nerveux et massif sauf « Criminal », dont la musicalité soft-rock fait le pont avec leur classique en devenir Game Theory, et les deux titres finaux (le rayonnant « Rising Up » et « Birthday Girl »).Rising Down possède donc une identité sonore forte, très homogène, qui le distingue nettement de ses prédécesseurs et en même temps c’est un condensé de leurs derniers albums : on retrouve de multiples éléments provenant d’un peu partout ça et là, certains invités de Things Fall Apart (Common et Mos Def), l’aspect politiquement engagé de Phrenology, des acrobaties microphoniques dignes de Tipping Point et une atmosphère âpre plus froide que dans leur avant-dernier album. Il faut savoir aussi que la bande a essuyé un coup dur l’année dernière : leur bassiste Leonard Hubbard, dit Hub, est parti après 17 ans de bons et loyaux services. On gardera de lui le souvenir d’un bonhomme costaud qui avait l’air souvent distrait lorsqu’il jouait de la basse un bâton de réglisse en bouche. C’est la raison pour laquelle on peut penser que les synthés omniprésents sur une majeure partie de cet album est comme une solution palliative pour le manque de basses. Il n’empêche, les têtes pensantes ?uestlove et Black Thought sont au top de leur forme. Le batteur déchaîné mène la baguette de bout en bout comme un beau diable et le MC ne manque pas d’idées noires. Avec la thématique sociopolitique, il est sur son terrain de jeu favori.

Les chansons se suivent et s’enchaînent sans aucune difficulté, dans une continuité presque naturelle, de la descente vertigineuse (« Rising Down ») à la lumière au bout du tunnel (« The Show », « Rising Up ») après l’accalmie relative vers la moitié l’album. Le premier tiers de Rising Down est mortel, tout simplement. L’assassinat lyrical « Rising Down » instaure un climat d’insécurité dans cette Amérique des bas quartiers dépeinte par Mos Def et Styles P dans leurs couplets respectifs. La guérilla intellectuelle arrivant de South Philly se poursuit sur l’anti-bureaucrate survolté « Get Busy », avec DJ Jazzy Jeff aux scratches. Le son électrisant (sans virer dans l’électro) couvrant la rythmique métallique envahit efficacement tout l’espace autour de nous, pareil sur le « 75 Bars ». Il est vrai qu’après l’album contient de petits bémols, notamment « I Will Not Apologize » mais c’est largement compensé par le haut niveau de emceeing de la part des rappeurs et le refrain non crédité de Talib Kweli. D’ailleurs, beaucoup d’invités sur ce Rising Down, et bon nombre d’entre eux sont des artistes gravitant autour des Roots : l’ami Malik B, Dice Raw (présent à quatre reprises et terrible comme à chaque fois), P.O.R.N la nouvelle recrue – tous trois présents sur le beat jungle urbain de « I Can’t Help It » -, ensuite le chanteur Truck North (qui s’illustre merveilleusement sur « Singing Man » et « Criminal ») et Mercedes Martinez qui s’occupe des choeurs. Chez les autres, Saigon se laisse facilement remarquer (sur « Criminal ») tandis que Peedi Peedi réalise une contre-performance à oublier. De toute façon, le meilleur d’entre tous, ça reste à l’évidence – roulements de tambour – Black Thought, connu pour être le meilleur MC parmi les MCs les plus ‘slept on’. Rien que sur « 75 Bars », il lamine la concurrence en balançant 75 rimes non-stop. Cette track est un peu la suite logique des « Thought@Work » et « Boom ». Juste avant cette piste, on peut l’entendre rapper à l’âge de quinze ans (sur le skit « @15 »), et pas de doute sur ses modèles que sont Kool G Rap et Big Daddy Kane. Black Thought s’améliore d’album en album et là son flow frise l’excellence.

Le ‘mood-meter’ regrimpe au fur et à mesure que la fin de l’écoute approche. Après « Lost Desire » avec un Talib Kweli égal à lui-même, toute l’énergie négative se transforme peu à peu en énergie positive. La marche de « The Show » orchestrée par ?uestlove redonne des lueurs à chaque note de clavier, Common y va de sa contribution personnelle, et nous prépare à la suite. Quel plaisir de se passer « Rising Up » : l’esprit boom-bap, les rimes de Black Thought, le newcomer Wale qui fait ses preuves et surtout une Chrisette Michelle resplendissante, comme d’habitude on a envie de dire. Sa voix soul se confond idéalement à la saveur Native Tongue des Roots. C’est que du bonheur, on n’avait pas ressenti de telles impressions depuis « The Next Movement » au moins ! Mais sinon quel dommage que Rising Down s’achève sur une fausse note : le mariage avec le pop/rock sur « Birthday Girl » (feat Patrick Stump des Fall Out Boys) ne correspond pas du tout à l’ambiance obscurcie du disque. Cette chanson crossover passe bien quand même, sauf qu’elle n’a rien à y faire. On comprend mieux pourquoi elle a été retirée de la version US de l’album.

Comme pour l’intro, on vous fera grâce d’une conclusion rébarbative, tout a été dit (ou presque) au sujet de Rising Down des Roots. Ce qu’on pourra rajouter, c’est qu’on a hâte de voir le résultat sur scène.

(Par Sagittarius aka the RnB fucker)

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Ex-rédacteur/chroniqueur pour Rap2K.com et... biométricien !

  • Stalley marche seul, l’interview (FR/US)
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  • J Dilla: Still Shining Documentary
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2 Comments. Leave your Comment right now:

  1. Pingback: Don Imus Celebrity Gossip | Chronique de “Rising Down” de The Roots

  2. by Obama

    salut ! toujours i téressant ce blog 🙂 vous pourriez apportr quelques précisioons: ‘present a quatre reprises et terrible comme a chaque fois’ ? au plaisir !

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